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Les stratégies d’un régime tortionnaire - l’exemple du Chili
(Paz Rojas)

juin 2007

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LES STRATÉGIES D'UN RÉGIME TORTIONNAIRE

SEMINAIRE INTERNATIONAL DE LA FIACAT:

L'INTERDIT DE LA TORTURE: UN PRINCIPE EN PERIL

 

Lungern (Suisse) - 30 avril - 2mai 2007

 

LES STRATÉGIES D'UN RÉGIME TORTIONNAIRE

1 mai 2007

 

Après une longue réfléxion sur la manière d'exposer le sujet, dans ces journées où l'on s'interroge sur la nature de la torture, sur les mots pour s'y référer ou, au contraire, pour la nier, j'ai conclu que ce n'est qu'à travers notre parcours professionnel, dans la pratique de l'attention multidisciplinaire aux victimes, que je peux aborder le défi de   pénétrer dans les profondeurs d'un régime tortionnaire.

 

Tout d'abord, je voudrais vous parler de la douleur profonde que nous ressentons en ce moment. Une nouvelle maison de torture et d'extermination a été découverte ces derniers jours à Santiago. Dans ce lieu, des prisionniers ont été abusés, violés, leurs visages et empreintes digitales brûlés, on les a asphyxiés avec des sacs plastiques, empoisonnés au cyanure, leurs corps ont été battus à mort. Une des nôtres a été assassinée, une femme disparue, enceinte de six mois. Les responsables de ces crimes commencent à parler, niant généralement leur propre responsabiité, et dénonçant leurs collègues. La justice dévoile peu à peu cette vérité qui est restée cachée  pendant près de 33 ans. Ces terribles nouvelles nous renforcent dans l'idée que la torture, la disparition et la mort, sont des crimes qui restent latents, permanents. C'est pourquoi la restitution de la valeur de l'être humain reste notre plus grand défi.

 

Notre pratique de soins médicaux a débuté immédiatement après le Coup d'Etat du 11 septembre 1973  avec deux collègues[1], qui furent elles-mêmes emprisonnées par la suite et affreusement torturées. Après l'installation d'un imaginaire de la peur dans la population du Chili, une guerre psychologique contre le gouvernement du President Salvador Allende s'est déchaînée ouvertement, utilisant  tous les moyens de communication; à la suite du bombardement du symbole de la Démocratie, le Palais présidentiel de la Moneda, il nous est apparu clairement qu'un véritable terrorisme d'Etat s'était installé.

Cela signifie que, depuis ce jour-là, une série d'actes criminels ont été perpétrés par la Dictature Militaire qui,  dès le premier jour, a imposé arbitrairement un monopole de la force  sur  l'ordre, les lois, et l'histoire institutionnelle du  pays. La Constitution a été suprimée, le Parlement fermé, la presse bâillonnée. Un  décret a déterminé que le Chili était en état de guerre. En d'autres termes, toutes les mesures prises sont qui celles définissent le terrorisme d'Etat.

 

Au moment d'accueillir les premières victimes de la torture, nous avons été frappés de stupéfaction, la perplexité, le doute, la douleur nous ont envahis et nous avons constaté notre incapacité à appréhender ce phénomène sur le plan médical. Nous avons donc compris que le regard médical dirigé habituellement vers le corps et l'intérieur de la personne, devait se tourner vers l'extérieur et en particulier vers le pouvoir dictatorial et le système des tortionnaires.

 

Sans délaisser le modèle médical, nous constations que dans ces cas, ce n'était pas les syndromes qui nous amenaient au diagnostic, puisque chaque victime avait subi la torture de manière différente, selon son histoire, sa biographie, ses convictions. Tous les paramètres psychiques avaient été aliénés ou exacerbés : la subjectivité, les émotions, la conscience, le langage, la mémoire, la temporalité, le corps, les rêves et en particulier la perception d'une exteriorité plongée dans le mal absolu. Le principal problème était l'origine, c'est à dire, l'apparition de la cruauté, de ce trauma d'origine humaine : le tortionnaire et son système[2].

 

Après une année de travail sans répit auprès des victimes de la  Dictature, nous avons été obligées de quitter le Chili. La nécessité de connaître les expériences et le vécu des victimes, de leurs familles et de l'ensemble de la société était presque devenue une obsession.

 

Devant la nécessité de  pénétrer au fond des choses, de reconstituer la vérité de ce qui était arrivé dans le pays, nous avons été amenées à entrer dans un cheminement fait de réflexion, de recherche, d'élaboration et de dénonciation. Au bout de trois ans de travail soutenu par André et Geneviève Jacques, notre première livre intitulé « Torture et Resistance au Chili » fut publié en France, parrainé par l'ACAT. Il était basé sur l'étude de 300 survivants de la torture, dont 80 cas analysés en profondeur, au cours de sessions thérapeutiques. A la suite d'une analyse approfondie des aspects biologiques, psychologiques et idéologiques, nous avons connu le vécu de ces personnes et les conséquences de ce qu'elles avaient souffert avant, pendant et après la torture.

 



Nous avons classé les différentes techniques de torture : à prédominance physique, psychologique, biologique ou sexuelle, utilisant le terme “prédominance” puisque, dans toutes les situations, la torture agit sur l'intégralité de l'être, et cela indépendamment de son intensité et de la durée de son application.

 

Les symptômes et les syndromes apparus dans les différents moments de l'expérience traumatique, puis dans leur existence de survivants, ont été étudiés en détail. Nous avons eu la preuve que le trouble le plus fréquent, et qui persistait dans la durée, était l'intériorisation, au plus profond de la mémoire, de la présence ineffaçable du tortionnaire et de son système, devenue un souvenir brutal et sinistre prêt à ressurgir à la moindre stimulation perceptive.

 

Nous avons essayé, dès le premier instant, d'approfondir notre connaissance du tortionnaire et de pénétrer son système.

 

Une vingtaine des responsables ont été identifiés, et dans le chapître V « Fonctionnaires de l'Appareil répressif » qui leur a été consacré, nous avons présenté les objectifs que nous poursuivions :

  • Connaître leur organisation et son fonctionnement, ainsi que les  méthodes appliquées pour assurer l'efficacité de leur pratique.
  • Connaître quelques-uns des mécanismes élémentaires que le système utilise pour recruter, préparer et entraïner les fonctionnaires.
  • Appliquer certains éléments méthodologiques de la psychologie sociale pour étudier la formation et les agissements des fonctionnaires de l'appareil répressif.

Grâce aux récits que les survivants faisaient de leurs tortionnaires, nous avons pu décrire leur physonomie, leurs gestes, leurs regards, leur personnalité, leur niveau intellectuel, leur langage, leur comportement agressif et violent. Nous avons ainsi pu reconstruire le profil  et les caractéristiques des bourreaux.

 

Ces deux domaines, celui des survivants et celui des tortionnaires, nous interpellaient profondément. Nous avons ressenti, dès le début, le besoin impérieux du « devoir de savoir » que le juriste français Louis Joinet, rapporteur spécial de l'ONU sur l'impunité, allait proclamer  quelques années plus tard.

 

Nous avons donc commencé à comprendre comment, pourquoi et de quelle manière se sont installées les dictatures en Amérique Latine à partir de 1954. Nous avons pris connaissance des doctrines et des stratégies de la Sécurité nationale et de contre-insurrection et  découvert les lieux où la torture était enseignée de manière systématique aux militaires latino-américains. Plus tard, au Paraguay, nous avons trouvé dans les Archives de la terreur, les manuels d'apprentissage de la torture.

 

Onze ans après le début de notre travail, en 1984, la Convention contre la Torture fut proclamée par l'ONU. Son premier article commence par définir le  terme "torture» comme : «  tout acte par lequel une douleur ou des souffrances aiguës, physiques ou mentales, sont intentionnellement infligées à une personne ». Cela correspond exactement à ce nous avions étudié, non seulement sous l'angle des manifestations cliniques, mais aussi du point de vue de l'intentionnalité, parce qu'il s'agissait  toujours d'une action commise consciemment, en toute lucidité. Mais c'est  la fin de ce premier article qui est devenue notre grand défi : « ... lorsqu'une telle douleur ou de telles souffrances sont infligées par un agent de la fonction publique ou toute autre personne agissant à titre officiel ou à son instigation ou avec son consentement exprès ou tacite. »

 

Freud écrivait dans son ouvrage intitulé "Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort": « en vérité, il n' y a pas d'éradication  du mal, les penchants primitifs ont été seulement  réprimés par l'éducation et la culture, puisque le primitif est absolument impérissable ». Plus tard Paul Ricoeur dira qu'« une des principales causes de la souffrance, c'est connaître la violence exercée par un être humain  contre son semblable. Tel est le fond, jamais dévoilé, qui fait du mal une énigme ». Kant, dans ses réflexions sur le mal radical, déclare : « Nous ne devrions pas  nous demander d'où vient le mal mais plutôt,  d'où vient le fait que nous puissions le faire ».

 

Au début, dans notre perplexité, outre les traces de la torture que nous trouvions dans le corps et dans l'âme des victimes, il nous a paru indispensable de comprendre comment des soldats chiliens, qui pendant longtemps avaient été perçus comme des gens normaux, éduqués, voire gentils, étaient devenus des bourreaux du jour au lendemain. Primo Levi l'avait déjà dit : « Les tortionnaires  sont des individus de la même étoffe que les autres, mais leurs actes sont le produit d'une certaine forme d'éducation.»

 

Par la suite, nous avons élaboré une réponse possible : ces hommes font partie d'un système, d'un régime, qui utilise les structures de l'Etat pour torturer, la presse et le système judiciaire pour la nier, et le système éducatif  pour défigurer l'ennemi. Les tortionnaires sont le dernier maillon de la chaîne du système. Nos études en profondeur sur le régime tortionnaire et ses fonctionnaires coïncident avec de nombreuses publications sur la mentalité et le comportement de ceux qui se sont préparés pour torturer, faire disparaître et tuer, comme par exemple le livre du Comité International de la Croix Rouge intitulé « Origines du comportement dans la Guerre” et celui de  Françoise Sironi “Bourreaux et victimes, psychologie de la torture ».

 



En résumé, la formation d'un tortionnaire comporte notamment les éléments suivants :

  • Créer dans leur imaginaire l'idée qu'ils se trouvent face à un grave conflit et à un ennemi impitoyable, dépourvu de toute dignité. L'ennemi possède des traits inhumains. Son image est diabolisée, et fait peur et par conséquent provoque haine et répulsion, ce qui crée le besoin de le détruire.
  • L'ennemi n'est pas une personne, c'est un infrahumain, un « humanoïde » comme l'a appelé un membre de la Junte militaire chilienne. Si nous analysons le langage utilisé contre les prisonniers politiques, nous allons trouver tous les épithètes se rapportant à la perversité.
  • Pour construire l'imaginaire de la peur, on suggère aux soldats l'idée que si on n'élimine pas l'ennemi, ce sera lui qui les éliminera.
  • Rompre ou pervertir le lien avec l'autre, s'éloigner de lui de façon à supprimer toute culpabilité.

Par ailleurs, les institutions militaires sont, sans aucun doute, le lieu  où l'appartenance au groupe, le ralliement aux objectifs et à l'idéologie, sont des facteurs qui effacent  le plus aisément l'individualité et provoquent la dépersonnalisation. On attend des militaires ordre, obéissance aveugle, loyauté et "morale militaire".  Faire partie du groupe supprime la responsabilité individuelle.

De nombreux travaux existent sur le sujet. Konrad Lorenz resume le problème de la violence en ces termes: « l'Homme n'est pas un assassin, le groupe l'est». D'autre part, le groupe militaire s'organise toujours en une hiérarchie, dont le  but collectif sera la soumission, l'obéissance, le renoncement au libre arbitre et la libération de toute responsabilité individuelle.

 

La DINA (Direction nationale du renseignement) était fondée sur le secret et un pacte de silence à vie. Celui qui trahirait serait éliminé.

 

Au fil des années, nous avons pris conscience qu'au traumatisme de la torture s'ajoutait l'absence de vérité totale sur ce qui s'était passé au Chili ainsi que l'absence ou la perversion de la justice chilienne.

 

 Les tortionnaires, qui demeuraient profondément présents dans toutes les fonctions mentales de ceux qui avaient été leurs victimes, de leurs familles et des secteurs les plus conscients de la société, étaient encore en liberté.

 

Peu à peu, nous avons compris que l'impunité constituait une nouvelle agression psychologique qui s'ajoutait au traumatisme de la torture. Les bouleversements que son existence produisait étaient d'une telle ampleur que, lors d'un séminaire organisé par mon institution, CODEPU, en décembre 1996 à Santiago du Chili, j'ai proposé et démontré la nécessité de considérer l'Impunité comme un crime contre l'humanité. De nombreuses personnalités des milieux des droits humains assistaient à ce séminaire, dont M. Ljuis Joinet, Rapporteur spécial sur l'impunité

 

Nous sommes mis en demeure de rechercher l'entière vérité et la justice, non seulement juridique, mais aussi sociale, puisque la justice comprend aussi le domaine de l'éthique, seule forme de prévention contre ces crimes.

 

Marie Jo Cocher, secrétaire exécutive de la FIACAT, m'a envoyé il y a quelques jours, le dernier  texte qu'André Jacques, a écrit avant sa mort survenue en septembre 2006. Ce texte a pour titre : « Plus jamais ça! » Dans un de ses paragraphes, on peut  lire : “... que justice soit rendue et que les responsables de la planification et de l'exécution de ces crimes soient amenés à rendre publiquement compte de leurs actes et jugés pour tels. ». Il poursuit: « Pour l'ACAT, il s'agissait  d'un défi nouveau : celui de sortir de sa spécialisation stricte sur la problématique de la torture pour s'attacher aux causes plus générales et aux responsabilités des tortionnaires et des commanditaires... », et à la fin de son texte, il écrit: « un bel exemple de cet engagement,  comme l'affirme Sylvie Bukhari de Pontual, 'pour que la peur change de camp, qu'ils sachent d'abord et avant tout que nous ne nous tairons jamais. Qu'ils sachent qu'ils n'auront plus de répit et qu'ils seront inlassablement dénoncés traqués, poursuivis. Qu'ils se convainquent qu'ils n'ont le monopole d'aucun droit de violence sur leur peuple. Qu'ils apprennent que les Droit de l'Homme sont universels et indivisibles et que nous exigerons sans relâche le respect pour tous, afin que l'aspiration fondamentale de l'Etre humain à la liberté et à la Dignité deviennent une réalité tangible »

 

En m'associant entièrement à ces propos, je remercie FIACAT de m'avoir permis d'être parmi vous.

 

Docteur Paz Rojas

Neuro-psychiatre, CODEPU CHILI

Lungern, 1er Mai 2007

 

 



[1] Docteur Katia Reszczynski- et Patricia Barcelo

[2] A ce moment-là, nous ne trouvions pas beaucoup de littérature sur le sujet. Même si près de 100 ans auparavant déjà le psychiatre allemand Bonhoeffer l'avait décrit comme : « une réaction exogène, non spécifique » similaire aux troubles mentionnés auparavant. De même, au 19ème siècle, on avait décrit l'agent extérieur comme “générateur de conflits au travers de la peur, de la terreur, de l'imprévu ». En 1884 Oppenheim avait parlé de névroses traumatiques d'origine exclusivement psychique. Ensuite, chez les survivants de la guerre russo-japonaise, on a diagnostiqué une névrose de guerre.

D'autre part, en 1899, Kraepelin, le grand spécialiste de la schizophrénie,  avait parlé de la « Schrekneurose », c'est à dire de la névrose de la peur ou panique, en signalant que les lenteurs judiciaires et administratives pouvaient avoir des effets pathogènes, idée à laquelle nous nous référerons  plus tard au moment de parler de la psychopathologie de l'impunité. Puis vient une longue période de silence en nosologie psychiatrique, jusqu'en 1982 où apparaît pour la première fois le terme de stress post-traumatique.


 




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