L’interdit de la torture : un principe en péril (Hubert Hausemer)

novembre 2007


Seminaire de la Fiacat

SEMINAIRE INTERNATIONAL DE LA FIACAT:

L'INTERDIT DE LA TORTURE: UN PRINCIPE EN PERIL

 

Lungern (Suisse) - 30 avril - 2 mai 2007

 

L'interdit de la torture : un principe en péril  

 

2 mai 2007

 



Une approche anthropologique et non seulement morale de la torture, mais aussi de la lutte contre la torture est essentielle : qui devons-nous être pour être à même de combattre la torture et pour ne pas la tolérer ?

Je vais d'abord vous présenter une ébauche très schématique et très fragmentaire d'une anthropologie philosophique, qui n'a pas été conçue ad hoc pour le problème de la torture, qui se maintient par elle-même et, dont j'espère qu'elle est compatible avec la foi chrétienne. Voilà pourquoi, dans un deuxième temps, plus bref, j'ose placer une ébauche d'anthropologie chrétienne.

 

Ma théorie anthropologique générale, philosophique et théologique, consiste dans la thèse suivante : « L'homme est une personne ». Si je dis que cette anthropologie est la mienne, ce n'est pas pour m'en vanter, mais au contraire pour marquer les limites. Alors, que veut dire au plan philosophique que l'homme est une personne ? Il me semble au moins trois choses.

a)      D'abord, en tant que personne, l'homme est foncièrement un être relationnel, il n'est pas un être isolé, indépendant, autosuffisant. Au contraire, nous sommes engendrés, nous nous développons, nous vivons en, et par des relations. Mais attention, quand je dis relation, je ne dis pas fusion. Une relation, c'est toujours un lien entre deux termes, différents, distincts, et qui restent différents et distincts dans la relation même. Alors, relation avec qui et avec quoi ? Toujours, très schématiquement, quatre sortes de relation : relation avec la nature, le monde matériel ; relation avec le monde humain : autrui, les autres, l'humanité ; relation de chacun avec lui-même et quatrièmement une sorte de métarelation, une relation de second ordre : chacun est en relation avec son existence, sa vie, d'où le problème du sens de la vie. Cette relation englobe les trois autres. Mais, ce qui est capital à mes yeux, c'est que ces quatre relations ne sont pas réglées par nature, c'est-à-dire par des instincts, des mécanismes, des règles ou des lois naturelles. Nous sommes, dans ce domaine, presque totalement dépourvus de régulation, d'où notre fragilité, notre vulnérabilité, mais d'où aussi la nécessité et le devoir de régler nous-mêmes, en tant qu'hommes, ces relations.

 

b)      L'homme vu comme un être essentiellement relationnel, ce point de vue doit maintenant être approfondi par une deuxième caractéristique, un deuxième niveau : l'homme est une personne, cela veut dire que l'homme est sujet. Sujet de différentes manières, sujet au plan de la connaissance, sujet épistémologique, nous sommes placés devant le vrai et le faux ; sujet moral, nous sommes placés devant le bien et le mal ; sujet juridique, sujet de droit si vous voulez, nous sommes placés devant le juste et l'injuste ; sujet politique, nous sommes placés devant domination ou participation ; et on pourrait ajouter sujet esthétique placé devant l'art et non art, ou si vous voulez le gratuit et l'utile ; sujet religieux, placé devant le sens et le non sens ou le contre sens.

Mais que veut dire sujet dans tous ces cas là ? Eh bien, çà veut dire qu'en tant que sujet, la personne est toujours placée devant des valeurs et des contre valeurs. La personne est toujours placée devant des choix et des décisions à prendre, ce qui suppose deux attributs de la personne et du sujet. D'un côté, la raison : comprendre, réfléchir, argumenter, fonder, et de l'autre, l'autonomie, liberté. Ici pour la première fois, et ce ne sera pas la dernière, je me laisse aller à mon tic préféré - qui est celui de beaucoup de philosophes, l'étymologie. Autonomie, cela vient de l'ancien grec « autos », soi-même, et « nomos » la loi. « Autonomie » veut donc dire : se donner à soi-même la loi. Donc, la liberté de la personne, la liberté vraiment humaine, c'est une liberté réglée et liée par une loi.

 

c)      L'homme, en tant que personne, est donc sujet. Ceci doit, à son tour, être approfondi à un troisième niveau, à savoir, être une personne c'est être responsable. En effet, revenons aux relations dont j'ai parlé tout à l'heure qui sont constitutives de nous, ces relations que la personne, que le sujet doit régler. Ces relations sont pour la personne, comme des questions permanentes qui se posent à elle et auxquelles elle a à répondre.

Le rapport à la nature : comment nous situer par rapport à la nature ? Sommes-nous maîtres ou possesseurs ? Sommes-nous, au contraire, des jardiniers ? Sommes-nous amis ou ennemis ? Ce sont des questions qui se reposent toujours de nouveau, qui ne sont jamais définitivement réglées, car elles ne sont pas réglées par nature, nous avons sans cesse à les régler nous-mêmes. Le rapport aux autres : comment nous comporter vis à vis des autres, question qui doit toujours être réglée, qui attend toujours une réponse, et qui, si elle reçoit une réponse ici, elle n'est pas la même là-bas, et si c'est une réponse maintenant, ce ne sera pas la même que demain. Le rapport à soi-même : comment me traiter ? Je suis assez âgé, mais j'en vois d'autres qui le sont plus, qui savent que la coexistence pacifique avec soi-même cela n'est pas donné, et elle n'est pas donnée une fois pour toutes. Et je ne veux pas désespérer les jeunes ici, mais attendez et vous verrez, cela n'est jamais gagné d'avance. C'est une véritable question permanente, et la question du sens de la vie, a pu aussi être réglée pour certaines périodes, mais la question se repose. Donc ce sont de véritables questions, permanentes, auxquelles nous devons répondre.

 

Ceci nous montre que la personne avant même qu'elle puisse poser des questions est un être questionné, et çà fait partie de sa condition. Elle ne peut pas ne pas répondre, parce que ne pas répondre, c'est aussi une réponse avec, éventuellement, des conséquences terribles. A ce propos, un petit jeu de mots mais qui nous amènera à la troisième caractéristique de la personne : réponse et responsabilité - étymologiquement - ont la même race linguistique, pas seulement en français mais aussi en allemand. Donc la responsabilité de la personne consiste d'abord dans le fait que, essentiellement, elle est un être questionné qui doit répondre. Mais qui bien sûr, doit répondre en plus de ses réponses, et là nous retrouvons le terme plus usuel de responsabilité. Devoir répondre de, c'est d'abord devoir répondre de ses réponses à toutes ces questions que sont ces relations dans lesquelles nous sommes pris et auxquelles nous ne pouvons échapper.

 

Une petite remarque supplémentaire dans le cadre de ce thème de la responsabilité : au fond déjà dans sa condition de sujet et dans sa relationalité, mais définitivement en tant qu'être responsable, la personne fait preuve d'une identité irremplaçable. Chaque personne a son identité à elle. Cela ne veut pas seulement dire que chacun est différent de l'autre, c'est trop peu dire, nous sommes autres. Il faut parler d'altérité et pas simplement de différence. Or cette identité est là dès le départ mais comme une sorte de noyau, et elle est développée, elle se développe dans les relations, dans les prises de responsabilités. Ce n'est pas quelque chose qui se développe automatiquement, mécaniquement, mais ces relations, ces réponses à ces questions, ces prises de responsabilités montrent comment cette identité se développe. Voilà ma première partie, il y aurait encore beaucoup de choses à dire, croyez-moi. Mais dire sujet, relation, responsabilité, c'est indiquer ce que veut dire dignité. La dignité de la personne humaine, pour moi, réside là-dedans. Or cette personne, relationnelle, responsable, sujet, doit encore être approfondie à un quatrième niveau, le niveau religieux, le niveau chrétien. Et, je vais essayer une petite esquisse d'anthropologie chrétienne.

 

Ma thèse est ici la suivante : du point de vue chrétien, la personne est une créature, c'est-à-dire un être en relation avec un créateur, avec Dieu comme nous le désignons en général. Et là aussi dans cette relation, comme dans toute relation, il y a deux termes différents, distincts, et qui restent différents et distincts dans la relation. D'un point de vue chrétien il n'y a pas fusion. Et de mon point de vue, il n'y aura même pas fusion à la fin des temps. Alors, parler de la personne comme créature, et en relation avec un créateur, c'est dire deux choses à la fois. Premièrement, l'homme n'est pas Dieu, et deuxièmement l'homme est lié à Dieu, et c'est un lien authentique entre deux êtres totalement autres, incommensurable, mais c'est une relation authentique. Alors quel est ce lien, comment comprendre ce lien de créature ? Traditionnellement, ce lien est exprimé - c'est une expression assez privilégiée - par la métaphore du père, qui est depuis longtemps critiquée par la psychanalyse, par les féministes, etc. Je la maintiens cependant, tout en la modifiant, en disant que Dieu est père et mère, ou plutôt, Dieu en tant que créateur est parent, au sens où parent désigne « mon père, ma mère ».



 

Je maintiens cette métaphore « Dieu est parent » parce que je suis moi-même parent. Je crois savoir ce que cela veut dire et je le dis sans la moindre modestie. Je crois vraiment savoir ce que veut dire être parent, je l'ai vécu et je le vis encore. Alors, qu'est-ce qu'un créateur qui est père, mère, parent ? Ou, qu'est-ce qu'un être humain qui est père, mère, parent ? S'il remplit vraiment son rôle, il est au moins trois choses : il est un être qui me reconnaît, au sens de « accepter, approuver, accueillir, adopter, valoriser ». C'est, non seulement dire à quelqu'un « il est bon que tu existes », mais le vivre, le mettre en pratique. Et cela me rappelle quelqu'un qui dans la Genèse disait la même chose. « Il est bon que », « il a trouvé bon », c'est cela la reconnaissance. Deuxièmement, un père, mère, parent, c'est une autorité. Une fois de plus, je fais jouer l'étymologie. Autorité vient du latin, mais le mot latin n'est pas « autoritas », mais « auctoritas ». Et çà vient du verbe correspondant qui est « augere » qui veut dire enrichir, agrandir, augmenter. Le verbe français « augmenter » vient de là. Donc qu'est-ce qu'une autorité ? Mais c'est quelqu'un qui augmente l'autre, qui l'agrandit, qui le fait grandir, qui l'enrichit, qui l'aide à se développer. C'est tout à fait le contraire de ce que, spontanément, de nos jours nous entendons par autorité. Mais ce sens actuel vient peut-être du fait que, si je suis face à une telle autorité, à une vraie autorité qui me fait grandir, il s'installe une relation de confiance, d'écoute, voir d'obéissance. Une fois de plus, attention à l'étymologie dans « obéissance ». Obéir, en latin « obaudire », c'est écouter de l'avant, c'est d'abord écouter, non pas se soumettre. Pourquoi est-ce que j'écoute quelqu'un ? Ce peut être par curiosité. Mais si c'est une vraie autorité je l'écoute parce qu'il a des choses à me dire, parce qu'il m'apporte quelque chose, il m'enrichit, d'où la relation de confiance. Troisièmement, quelqu'un qui est vraiment un père, une mère, un parent, c'est un éducateur. Et une fois de plus, regardons l'étymologie : « éduquer vient du latin « ex ducere ». « Ducere » signifie « guider » et se trouve dans les mots français se terminant par -duire, comme conduire, séduire, etc. « Ex » pour sa part signifie « hors de ». « Educere », éduquer, veut donc dire « conduire hors de ». Mais hors de quoi ? Hors de la dépendance dans laquelle nous sommes quand nous arrivons au monde. L'homme est de tous les êtres vivants, celui qui est le plus dépendant à la naissance, il s'y trouve dans une dépendance absolue, et une dépendance qui reste si on ne s'occupe pas de lui, ou si on s'occupe mal de lui, c'est-à-dire si on le garde dans sa dépendance. Or l'éducation, avant d'être autre chose, consiste foncièrement à aider quelqu'un à sortir progressivement de sa dépendance. Donc éduquer c'est conduire à l'autonomie, c'est progressivement laisser libre, laisser partir. C'est tout le contraire de la possessivité qu'on trouve souvent chez les parents et les éducateurs. Et, le Dieu créateur, c'est le Dieu qui me reconnaît, qui est autorité dans ce sens, et qui est éducateur, qui nous laisse partir, qui ne nous retient pas dans ses griffes. Ces trois caractéristiques des père-mère-parent, à savoir reconnaissance, autorité et éducation, si on les prend ensemble, on trouve un terme tout à fait connu : celui de l'amour. Le Dieu parent qui remplit ces trois rôles à la fois, c'est le Dieu Amour.

 

Petite parenthèse : il y a une définition philosophique de l'amour, qui ne va peut-être pas vous plaire, mais qui est tout à fait juste et qui, je le prétends, peut être appliquée à toutes les formes de l'amour, qui sont nombreuses. Philosophiquement l'amour est la volonté de promotion de l'autre. Et tant qu'il est volonté, l'amour n'est pas d'abord une affaire de sentiment, bien sûr c'est plus agréable s'il y a en plus les sentiments, mais l'amour c'est d'abord et avant tout la volonté de promotion de l'autre. Seul, d'après cette définition là, vous pouvez p. ex. rendre compte, à peu près, de l'amour pour les ennemis. C'est la seule manière où l'amour des ennemis n'est pas du masochisme.

 

Alors du fait que Dieu est mon parent, il l'est aussi de tous les autres hommes, il est notre parent commun. Et donc, nous sommes tous frères et sœurs, nous sommes tous parents, au sens de apparentés, nous sommes tous membres de la même grande famille. Et notre tâche à tous c'est de faire sur terre, et entre nous, ce que notre grand parent fait aux cieux. Etre réellement parents les uns des autres au sens de la reconnaissance, de l'autorité, de l'éducation, de l'amour ; c'est en bref ce que dans la trilogie républicaine on appelle fraternité. Il me semble que c'est cela qui est visé.

 

Et la torture dans tout cela ? Regardez le torturé, il n'est pas sujet, il est objet. Il est en relation certes, mais quelle relation ? Il n'est pas responsable, il n'est pas reconnu, il n'est pas « autorisé », au sens où il y a là des gens qui lui font du bien pour grandir. Il n'est pas éduqué, on ne le laisse pas libre, bien au contraire, et il n'est pas aimé. Donc nous trouvons le torturé exactement comme celui à qui arrive tout le contraire de ce qui est constitutif de la personne humaine, au sens philosophique comme chrétien du terme. Certes, le torturé est, et reste une personne, mais dépouillé de la faculté d'exprimer et de vivre sa condition de personne et de créature. Et c'est pour cela que la torture est vraiment un crime contre l'humanité. Par contre une anthropologie de la personne ne permet en aucun cas de torturer. Et, elle appelle un combat contre la torture.



Hubert Hausemer

Président de la commission Justice et Paix du Luxembourg

 




Qui sommes nous ?
Equipe
Réseau des ACAT
Statuts
Finances
Comprendre
La torture
La peine de mort
Les disparitions forcées
La justice internationale
Instances internationales
Position des Eglises
Tableau des ratifications par pays
Frise chronologique
Cartographies
Agir
Auprès des instances internationales
Avec les Coalitions
Formations
Comment agir ?
S’informer
Rapports d’activités
Rapports
Le bulletin ’Fiacat Info’
Ressources documentaires
Ressources théologiques
Liens
Espace Presse

Contact - Liens
FIACAT - 27, rue de Maubeuge - 75009 Paris — France - Tél.: +33 (0)1 42 80 01 60 - Réalisation site : Epistrophe