Discours de Cloture
(Sylvie Bukhari-de Pontual)

juin 2007





SEMINAIRE INTERNATIONAL DE LA FIACAT:

 

SEMINAIRE INTERNATIONAL DE LA FIACAT:

L'INTERDIT DE LA TORTURE: UN PRINCIPE EN PERIL

 

Lungern (Suisse) - 30 avril - 2mai 2007

 

DISCOURS DE CLOTURE

 

2 mai 2007

 

 

Contexte actuel

 

Tout au long de ces trois jours, nous nous sommes immergés dans le contexte actuel d'insécurité face aux menaces terroristes notamment. Et nous avons pu constater qu'en recourant à la « torture sauvetage » pour protéger sa population, « l'Etat sécuritaire opère en fait par renversement de la preuve. Dans l'Etat de droit, en effet, nous a dit Hubert Hausemer, « nous sommes tous innocents jusqu'au moment où l'on aura prouvé notre culpabilité. Ici, dans l'Etat sécuritaire, chacun, chaque citoyen est un danger potentiel et devrait prouver son innocence et son innocuité. Dans ce sens, l'Etats sécuritaire pensé jusqu'au bout renverse en fait toute la logique de l'Etat de droit. »[1]

Légitimer la torture, comme le font certains, c'est donc renoncer aux fondements de l'Etat de droit.

 

 

Comment parler aujourd'hui contre la torture en tant que chrétien?

 

Comment lutter contre le discours légitimant la torture? Il est vrai qu'il n'est pas facile pour un chrétien de porter le message évangélique dans un monde majoritairement non chrétien. Comment faire entendre les appels du Christ à tendre l'autre joue ou à aimer ses ennemis? Essentiellement en ne nous mettant pas sur le même plan que tout le monde. Nous n'avons pas à répondre à l'argument de la bombe à retardement, car ce serait répondre à une question piégée. Ce serait entrer dans la logique, nous a dit tout à l'heure Kä Mana, d'un système que nous combattons. N'ayons donc pas peur d'être en décalage. Quand les valeurs constitutives de notre humanité sont atteintes, manifestons résolument notre indignation et notre refus de la torture.

 

1.- D'abord, nous devons répondre au besoin de sécurité : face à une idéologie fondée sur la peur, la menace, sur une vision sécuritaire. Nous devons diffuser un message de confiance dans l'avenir, d'ouverture et de dialogue.

 

2.- Nous devons nous appuyer sur les instruments juridiques et oeuvrer à leur dévelopement et à leur mise en oeuvre effective, comme nous l'ont bien montré Wolfgang Heinz, Erik Prokosh et Edouard Delaplace. Mais ils nous ont aussi fait percevoir que ces outils juridiques avaient des limites. Ils sont utiles, ils sont nécessaires, mais pas suffisants.

 

3.- Ensuite, nous a affirmé fortement Michel Stavrou, il nous faut vivre nos convictions avant de les proclamer. « L'Evangile n'est pas une idéologie, mais une question de vie ». Il nous faut également utiliser un langage compréhensible, pédagogique, par tous car il s'agit d'être compris et entendu.

 

4.- Puis, nous devons nous « convertir à l'homme » nous a soufflé Kä Mana. Il faut, en effet, avoir le courage d'affronter la logique du système: nous avons le devoir d'éduquer à la lutte contre les systèmes tortionnaires.

Or, comme l'a souligné Michel Stavrou, cela nous confronte directement au mystère du mal. Derrière le mal, il y a les structures qui favorisent la violence, ces structures qui entraînent les hommes. Aussi, Paz Rojas, nous a-t-elle invités à comprendre précisément comment un système arrive à fabriquer des tortionnaires, c'est-à-dire des personnes qui deviennent inhumaines.

Pour lutter contre les structures et les hommes qui les incarnent et qui font le mal, les tortionnaires, les bourreaux, et constatant que ceux-ci sont des personnes qui ont peu de volonté de résistance spirituelle, Michel Stavrou nous a incités à un « surcroit d'humanité » . Il nous faut lutter contre la torture de façon humaine. La lutte contre la torture, a souligné Kä Mana, c'est le respect de la personne humaine, c'est un combat sans cesse renouvelé à l'éducation vers un regard humain. En effet, Jésus est médiateur dans toutes nos relations et nous pousse à agir:

-         nous pourrions notamment faire circuler des récits de vie là où il y a surtout des récits de puissance;

-         nous devons développer des programmes d'éducation aux droits de l'homme et de formation déontologique et éthique, notamment en direction des agents de l'Etat.

 

5.- Dans cette perspective, Paz Rojas a souligné combien il était essentiel de lutter contre l'impunité. Ce doit être notre défi: que vérité soit dite et que justice soit faite, non seulement sur un plan juridique, mais aussi sur un plan social, car « la justice comprend... le domaine de l'éthique comme forme de prévention contre ces crimes ».

S'il n'y a pas, en effet, justice judiciaire et morale, on ne peut construire un être humain en profondeur. Vérité et justice doivent donc être dites. La société doit reconnaître le statut de la victime et la responsabilité du tortionnaire. La réconciliation est une affaire de personnes. Le pardon doit pouvoir être demandé et accordé.

 

6.- « Si l'amour d'autrui a un sens, y compris l'amour de l'ennemi, il est alors en quête de compréhension de l'autre et de son comportement. »[2] Nous devons donc, d'abord et avant, tout dire et redire la place de l'autre, le rapport à autrui.

La résistance à la torture est donc surtout d'ordre spirituel dans la mesure où les croyants sont invités à enraciner leurs réactions dans l'amour inconditionnel que Dieu porte à tout être humain, dans l'infini respect qu'Il porte à tout homme. Cela passe par la prise de parti en faveur des victimes. Enraciner les réactions possibles dans l'amour inconditionnel que Dieu porte à tout être humain, cela conduit tout autant à continuer à traiter tout être humain dans le respect des droits liés à sa simple existence d'être créé « à l'image et à la ressemblance de Dieu » (Genèse 1, 26-27).

La foi chrétienne atteste que tout homme demeure un être humain , quelle que soit la nature des actes qu'il a commis et auxquels on ne peut d'ailleurs jamais le réduire : nul ne se confond avec les actes qu'il pose. Terroriste ou non, ne pas traiter humainement un seul revient à atteindre l'humanité toute entière. L'Evangile ne dit pas autre chose lorsqu'il appelle à « l'amour des ennemis ».[3] En tant que chrétiens, nous avons Foi dans la rédemption de l'homme: les dernières minutes de Saddam Hussein en sont le témoignage, comme nous l'a rappelé avec force Kä Mana, en mettant en parallèle le récit de la Passion et celui de l'exécution du dictateur irakien.[4]

« Il faut, cependant, une réelle force spirituelle pour ne pas répondre au terrorisme par des mesures qui vont au-delà d'une stricte justice humaine. Là encore, c'est la relation à Dieu dans la contemplation du mystère de la Croix qui appelle le chrétien à ne pas succomber au démon de la peur, à ne pas céder à la tentation de la vengeance, de l'humiliation, du dénigrement d'autrui.

C'est aussi la contemplation du mystère de la Croix qui l'invite à refuser de démissionner face au mal... la relation à Dieu opère une sorte de réveil, un déplacement : se placer devant Dieu, se mettre à l'écoute de l'Esprit, de celui qui fait toute chose nouvelle conduit à passer au crible de l'Evangile toute idéologie et toute pratique et invite le croyant à la conversion. Loin d'être une fuite, une « évasion dans le religieux », un retrait de l'histoire, la prière requiert l'engagement. Elle invite à agir sur les dimensions de la situation historique. »[5]

 

 



Conclusion: Un argumentaire spécifiquement chrétien

 

Tout ceci me permet de conclure que nous devons répondre à l'appel vibrant de Rachela Erel à un engagement fort des chrétiens sur le plan international:

-         nous avons la légitimité pour parler clairement car, le Christ a connu l'expérience de la torture;

-         nous sommes porteurs des valeurs de l'Evangile, celles que nous a enseignées le Christ et parmi lequelles figurent la condamnation radicale de la torture, mais aussi celles la proclamation de la vérité, de la justice, de l'amour et du pardon.

 

Notre mission première: sensibiliser, mobiliser nos Eglises pour qu'elles prennent clairement position contre la torture, ensemble ou avec d'autres confessions religieuses. Comme cela a été le cas en Suisse, au Luxembourg, en France ou aux Etats-Unis.

 

N'ayons pas peur de témoigner au monde de notre Foi en la valeur infinie de toute vie, qui ne se résume pas à un calcul arithmétique. N'ayons pas peur d'affirmer que rien ni personne ne peut justifier la torture. La dignité humaine est inviolable et indivisible. Elle ne peut être soumise à aucune contingence, ni à aucune compromission. Elle est universelle.

La tradition chrétienne rejoint le droit international en ce qu'elle parle d'actes intrinsèquement mauvais. Ce sont des conduites qui, quelles que soient les ciconstances, ont injustifiables car tournées vers la mort et la violence. La torture est un acte intrinsèquement mauvais. Rien ne peut venir la légitimer, ni en atténuer la responsabilité morale. La torture, c'est le déchainement de l'obscur en nous.

Nos vies sont fragiles, y compris moralement. On ne peut jouer avec les limites de la conscience morale. Car la tentation de la torture est en chacun de nous. Cette tentation de la torture qui nous fait oublier que l'autre est un visage unique, un sujet inviolable de dignité. Cette tentation de la torture qui nous conduit à transformer celui qui est différent en objet.

Oui, mes chers amis, il y a des actes intrinsèquement mauvais. Oui, ils sont les signes tragiques de cette sortie de l'humain qui fait surgir le barbare en nous. L'humain n est jamais achevé en nous. Il est à décider en chaque acte grave. Chacun de nous doit en permanence conquérir sa propre humanité.

De tous temps, des femmes et des hommes ont su dire qu'ils choisissaient de rester « humains » en refusant de pratiquer la torture ou d'en être complices. Mais il faut se déterminer. Nous devons nous déterminer. En refusant de devenir « inhumain », en le disant, en l'argumentant, tous ensemble, contribuons à construire un monde où l'on ne pourra plus légitimer la torture.

 

 

 

Sylvie Bukhari-de Pontual

Présidente de la FIACAT

 

 



[1] Hubert Hausemer, L'interdit de la torture, un principe en péril, Conférence du 24 novembre 2005, Luxembourg, ACAT Luxembourg et Commission luxembourgeoise Justice et Paix.

[2] Justice et Paix - France, Terrorisme, Condamner, Expliquer, Résister, Paris, Documents Episcopat, N° 3 - 4 / 2005.

[3] Justice et Paix - France, Terrorisme, Condamner, Expliquer, Résister, Paris, Documents Episcopat, N° 3 - 4 / 2005.

[4] En se référant à un article paru dans la revue Jeune Afrique.

[5] Ibid.





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