Vaincre l’argument de la "Bombe à retardement" (Eric Prokosch)

janvier 2008

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SÉMINAIRE INTERNATIONAL FIACAT

SÉMINAIRE INTERNATIONAL FIACAT

L'ABOLITION DE LA TORTURE: UN PRINCIPE EN PERIL

 

Lungern (Suisse) du 30 avril au 2 mai 2007



 

Vaincre l'argument de la bombe À retardement

 

2 Mai 2007

 

Je suis ravi d'être parmi vous aujourd'hui. C'est peut-être la cinquième fois que je m'adresse à une réunion ACAT ou FIACAT. Lors de ma première apparence à l'Assemblée Générale de l'ACAT France en 1985, j'avais décrit une stratégie pour prévenir la torture, celle-ci avait été suivie par Amnesty Inetrnational (AI) dans sa seconde Campagne mondiale pour l'Abolition de la Torture qui était alors en cours. Lors d'une occasion ultérieure, j'avais présenté des éléments d'une théorie générale possible contre la torture. Mais la réunion d'aujourd'hui prend place dans une nouvelle phase d'effort, une phase dans laquelle nous pouvons sentir que nous avons perdu les motifs et devons trouver une manière de les reconquérir.

 

Nous faisons tous partis d'un mouvement mondial pour mettre un terme à la torture et les mauvais traitements. Nous avons besoin de développer un sens commun vers où nous nous dirigeons, de quelle manière nous y arriverons et de qui nous sommes, en un mot en quoi consiste notre mouvement et comment ses parties composantes peuvent le mieux fonctionner ensemble.

 

J'ai été la première fois impliqué dans le problème de la torture en 1983 quand, en tant que membre du personnel du Secrétariat International d'AI, on m'a demandé d'organiser la deuxième Campagne mondiale d'AI pour l'Abolition de la Torture avec une date de commencement prévue en 1984. J'ai dû apprendre le problème et penser aux objectifs de la campagne et quels matériels nous devions fournir à nos membres.

 

Dans le Report on Torture, publié 10 ans auparavant lors de la première campagne d'AI pour l'Abolition de la Torture, j'ai trouvé le scénario de la « bombe à retardement » suivi d'arguments contre la torture. Mais j'ai pensé : « Pourquoi devons-nous passer par là après tout? La torture et les mauvais traitements sont interdits selon la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme et des traités internationaux des droits de l'homme. La Déclaration de l'ONU contre la Torture nomme cela une offense à la dignité humaine. Les gouvernements du monde ont accepté que la torture ne doit pas être tolérée. Nous devons les interpeller pour qu'ils tiennent leurs promesses. Nous n'avons pas d'excuses à donner sur notre position. »

 

Alors, nous n'avions pas fourni de matériels sur l'argument de la “bombe à retardement” pour la campagne, et les sections d'AI qui ont participé à la campagne ne se sont pas plaintes. Nous pouvions couvrir une campagne publique étendue contre la torture pour presque deux ans sans avoir à affronter l'argument dans n'importe quelle manière convenue.

 

Dans la campagne, nous attaquons la torture en présentant un exposé détaillé des supplices pour chaque cas individuel. Ces exemples donnent des preuves évidentes de la cruauté de la torture et met en évidence comment la loi était corrompue pour accorder une impunité aux bourreaux. Par les voix de ses victimes nous avons pu casser la déshumanisation qui est une partie de l'idéologie de la torture et un élément clef de ses justifications.

 

Il semblait alors que l'argument était pourtant obsolète. Mais maintenant il est réapparu avec une idée de vengeance. Peu après les attaques du 11 Septembre 2001 aux États-Unis et l'inauguration de « la guerre contre la terreur » du Président Bush, des communiqués par des commentateurs américains ont commencé à poindre citant le scénario de « la bombe à retardement » et prétextant que la torture peut parfois être justifiée.

 

À ce moment-là, notre mouvement mondial contre la torture a fait une grosse erreur. Nous aurions dû dénoncer ces arguments, exprimant l'incrédulité et l'atrocité, et en cherchant des assurances renouvelées de la position officielle américaine sur la torture et les mauvais traitements. Après cela, nous aurions dû arrêter la discussion et peut-être dissuader l'Administration Bush de recourir à la torture. Mais notre réponse a été faible, et l'argument a prédominé. Maintenant, je crois, nous devons l'affronter et trouver une manière de le combattre.

 

Il existe quelques bonnes réponses à cet argument. Mais de quelle manière ces réponses s'organisent et comment devons-nous les déployer?

 

Ce qui rend l'argument si difficile à combattre et que cela a intuitivement du sens:

 

-     Premièrement, tout le monde sait qu'il y a « des bombes à retardements » (et des poseurs de bombes à retardement), ainsi que d'autres personnes qui savent qu'une attaque est imminente. Ces attaques sont une réalité, et les gens sont à juste titre effrayés de ces dernières.

 

-     Deuxièmement, il est parfaitement concevable que ces conspirateurs puissent de temps à autre tomber entre les mains de la police et révéler les informations nécessaires à temps pour que ces attaques soient empêchées.

 

-     Troisièmement, tout le monde sait que la douleur peut persuader une personne à parler. C'est une expérience enfantine commune (« Je vais retourner le bras si tu ne me le dis pas ») et ce scénario est dépeint sans arrêt de façon réaliste dans des fictions policières télévisées.

 

Concernant la peur des attaques terroristes, nous devons être prêts à nous rapporter au rôle essentiel des services de sécurité et des méthodes légales qu'ils utilisent pour prévenir ces attaques.

 

En réponse à la notion que le poseur de la « bombe à retardement » parlerait si la torture était utilisée, nous devons insister sur la réalité de la torture. La torture n'est pas une pilule magique qui permet d'obtenir de façon instantanée et infaillible des informations correctes. Il s'agit, au contraire, d'une méthode pour détruire une personne mentalement et physiquement de façon partielle ou complète. Au cours de la torture, la victime dit certaines choses, qui peuvent être ou pas vraies. Il n'existe aucune garantie de trouver la bombe à retardement.

 

L'argument de la « bombe à retardement » s'appuie sur la notion du « moindre mal » : l'affirmation que casser l'interdiction universelle de la torture est un moindre mal plutôt que d'une attaque monstrueuse n'arrive. En réponse, nous devons être préparés à montrer que le dilemme posé en ces termes, en est un faux. La monstruosité d'une attaque terroriste doit être empêchée par d'autres moyens légaux. La monstruosité de la torture peut également prônée pour d'autres besoins. Ces exceptions ont été rejetées par la communauté des Etats quand ils se sont entendus pour l'interdiction universelle de la torture.

 

Ce dont j'ai parlé jusqu'à présent est la présentation de notre défense contre l'argument de la « bombe à retardement », qui est réellement une défense contre les tentatives de gagner une acceptation populaire sous la guise de la protection de la société contre une menace perçue. Mais alors que nous défendons son interdiction, nous devons continuer notre offensive générale contre la torture. Cette offensive a deux initiatives principales: démontrer la cruauté de la torture, et insister sur son illégalité qui n'est pas un sujet légal pur mais plutôt l'aboutissement de siècles d'avancement dans la jouissance des droits de l'homme.

 

Nous devons nous engager dans un scrutin secret pour les aspects factuels, légaux et philosophiques de l'argument de la « bombe à retardement » et considérer toutes les réponses possibles en communiquant avec les différentes audiences. Mon souhait au terme de cet exercice est d'avoir trouvé une réponse cohérente et exhaustive au défi « bombe à retardement ». Nos organisations, FIACAT et les autres, peuvent ainsi traduire la réponse en outils de formation, en kit orateur et autres matériels pour l'utilisation par leurs membres lors des débats publics.

 

Dans notre effort à long terme de mettre un terme à la torture, nous avons besoin d'une vision du monde sans torture et, avec cela, un sens des étapes stratégiques à être prises envers ce but.

 

Lors de sa campagne de 1984 AI a bougé au-delà de la dénonciation de la torture pour appeler les gouvernements à atteindre leurs propres exigences de prévention comme mentionné dans la Déclaration contre la Torture, c'était une avancée stratégique. L'adoption de la Convention contre la Torture, l'adoption du Protocole Optionnel de cette Convention et la création d'un Comité Européen pour la Prévention de la Torture furent des avancées stratégiques.

 

Sur ce qui s'est passé depuis 9/11, dans l'institution de la torture par l'administration Bush et la réapparition de l'argument de la « bombe à retardement » ; le mouvement anti-torture a souffert d'un revers stratégique. Si nous pouvons vaincre le revers, discréditer ce que l'administration Bush a fait et vaincre l'argument de la « bombe à retardement », nous émergerons de l'expérience plus fort qu'avant.

 

 

Eric Prokosch

Ancien Coordinateur Recherche, Amnesty International, Londres

 

 

 

 

 

 


Pour aller plus loin :

- "Désamorcer le scénario de la bombe à retardement. Pourquoi nous devons toujours dire non à la torture"


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