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Sakae Menda, Ancien condamné à mort japonais

janvier 2004

Sakae Menda Ancien condamné à mort japonais

« En échappant à la potence, il devient, à 58 ans, le premier miraculé nippon  »

Japon

12 410 jours

Figure de proue du mouvement abolitionniste japonais, Sakae Manda tire sa force des longues années passées dans le couloir de la mort nippon. Pour ce militant de 78 ans, son injustice ne sera réparée qu’au jour de l’abolition.

12 410 jours d’une même angoisse. 12 410 jours à guetter, dès l’aube, le bruit de bottes des gardiens, le claquement sec des judas. 12 410 jours à attendre la phrase fatidique : « le temps est venu. » Dans les geôles japonaises, les condamnés attendent leur mort, une mort sans préavis.

Un matin, à l’improviste, l’ordre est signé, le destin scellé, la pendaison accomplie dans la journée. Le lendemain, quelques lignes dans les journaux apprennent aux proches l’exécution. 12 410 jours durant, Sakae Menda s’est réveillé en se demandant si sa dernière heure n’avait pas sonné.

12 410 jours de calvaire, à survivre dans des conditions de détention barbares, à subir des traitements cruels, inhumains et dégradants. Pas de chauffage l’hiver, pas de climatisation l’été. Pas le droit de se lever ou de se coucher sans autorisation. Pas de contact avec les autres détenus. Juste une cellule de 5 m2, éclairée en permanence, surveillée sans relâche par l’objectif d’une caméra. Et, pour se raccrocher au monde extérieur, juste quelques visites, toujours trop rares, juste quelques lettres, toujours censurées.

L’isolement, le silence. Pour les autorités nippones, ce règlement effroyable garantirait « la paix de l’âme des condamnés à la peine capitale ». Mais pour Sakae Menda, déclaré innocent après 34 ans d’incarcération dans la prison de Fukuoka, cette stratégie carcérale tue le coeur bien avant le corps. Beaucoup de ses compagnons de l’antichambre de la mort ont sombré dans la folie.

Mais lui, Menda-san (Monsieur Menda en japonais), a tenu bon, s’adonnant à son travail de traductions d’ouvrages en braille, se raccrochant à sa foi chrétienne révélée derrière les barreaux, s’agrippant à la conviction que la vérité allait finir par éclater au grand jour. Il n’a que 23 ans lorsque commence sa descente aux enfers. Garçon de ferme, il est arrêté en 1949 pour un vol à main armée et un double homicide qu’il n’a pas commis.

Il découvre alors une mécanique judiciaire impitoyable, symbolisée par le daiyo kangoku : les commissariats de police peuvent détenir les suspects au secret et sans assistance pendant 23 jours, jusqu’à extorquer, grâce à des interrogatoires barbares, des aveux qui suffiront à l’inculpation et au verdict, même en l’absence de preuve. Confessions extorquées sous la torture, procès bâclé… Sakae Menda ne fait pas exception et, comme 98 % des Japonais poursuivis, se retrouve condamné. Le 25 décembre 1951, la sentence tombe comme « une mauvaise plaisanterie ».

Mais Menda-san clame encore et encore son innocence. Tenace dans sa rébellion, il arrache, enfin, après moult recours, la révision de son procès en 1983. En échappant à la potence, il devient, à 58 ans, le premier miraculé nippon. Seuls trois autres condamnés à mort ont été depuis comme lui libérés.

Aujourd’hui âgé de 78 ans, Sakae Menda est, dans l’archipel, une figure de proue de l’abolitionnisme. C’est lui qui prit la tête de l’importante délégation japonaise qui se rendit en 2001 au 1er Congrès mondial contre la peine de mort à Strasbourg (France) : le Conseil de l’Europe, le Parlement Européen, les congressistes et les médias du monde entier lui offrirent un accueil et une tribune à la hauteur de ses 12 410 jours d’injuste emprisonnement.

Aujourd’hui, son combat, cette deuxième vie qu’il s’est offerte de haute lutte, s’inscrit en toute lettre sur sa carte de visite : « militant pour la justice, la religion et la démocratisation des droits de l’homme. » Depuis des années, il sillonne les écoles, donne des conférences, milite contre l’opacité du système judiciaire, contre cette société qui lynche des vieillards et des malades. Aujourd’hui, une centaine de détenus demeurent sous le coup d’une condamnation suprême.

Pour la moitié d’entre eux, qui ont épuisé tous leurs appels, l’exécution à huis clos se profile, inexorable. Grâce à son témoignage, le vieil homme espère pourtant ébranler l’opinion publique, mal informée sur le sujet et engoncée dans ses certitudes : selon les derniers sondages, 80 % de la population approuve la peine de mort.

Néanmoins, ces dernières années, les groupes abolitionnistes ont vu peu à peu leurs rangs grossir. Après les minorités chrétiennes, les grandes sectes bouddhistes se mobilisent à leur tour. Et, tandis que le Conseil de l’Europe maintient la pression sur le pays depuis deux ans, un groupe de 122 parlementaires de tous bords s’est lancé dans une proposition de moratoire et semble mûrir un projet d’abolition.

Pourtant, Sakae Menda reste pessimiste quant à l’évolution des mentalités de ses concitoyens, écrasés par des traditions « féodales », prompts au consensus et à la résignation. Une nouvelle aube se lève sur l’archipel. Et toujours pas de véritable polémique, toujours pas de débat public à l’horizon.

Nadège Monschau


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