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Réflexion biblique sur l’interdit de la torture

décembre 2010

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par Claire Chimelli


Les commentaires, les déclarations et les affirmations concernant le caractère absolu de l’interdiction de la torture et des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants sont aujourd’hui légion ; en effet, cette interdiction fait partie de ce que l’on a appelé le "noyau dur" des règles fondamentales auxquelles tous les Etats signataires de la Charte des Nations Unies doivent souscrire, elle est aussi fondamentale que les droits et libertés tels que le droit à la vie.

En tant que chrétiens militant pour l’abolition de la torture, nous cherchons à fonder notre action sur ce que nous croyons, et, plus précisément, sur la Parole qui témoigne du Dieu que nous confessons comme Créateur et Sauveur et qui nous révèle ce que signifie être véritablement humain.

C’est sans doute dans les termes de "relations" et d’"humanité" que nous devons chercher la clé de ce qui motive notre engagement à nous opposer à la torture sans compromis possible. En revisitant quelques grands textes bibliques, nous saisissons combien ces deux notions sont fondatrices pour la vie des êtres humains : relations avec soi-même, avec les autres - car on n’est humain qu’avec les autres - et relation avec Dieu, qui constituent la véritable humanité.


La bible : un récit sur la nature humaine

On ne trouve pas dans la bible - pourtant si riche en préceptes - de commandement : "Tu ne tortureras pas". On y trouve même des scènes et des propos qui n’ont rien de la douceur évangélique. Elle nous offre comme en un miroir l’image du monde et de l’histoire tels qu’ils sont. Il faut aussi rappeler que le monde dans lequel elle s’est formée, au fil des siècles, est un univers où la peine de mort, les traitements brutaux, la vengeance, la torture même faisaient partie de la manière de survivre, de gouverner les peuples, d’exercer le pouvoir. Il est donc indispensable de replacer ces écrits dans leur contexte. Mais cela ne signifie pas que nous devions agir et penser comme si nous vivions encore dans ces mêmes contextes. Nous savons d’ailleurs que le nôtre n’est pas dépourvu de cruauté et d’injustices, même sous d’autres formes.

Les temps ont changé, de même que les sensibilités, à bien des égards. A notre époque, et principalement en occident, l’évolution de la réflexion philosophique, politique, psychologique, a conduit à considérer les êtres humains - en théorie du moins - comme individus "nés égaux", comme le dit l’art. 1 de la DUDH (Déclaration universelle des droits de l’homme), et à reconnaître certaines pratiques comme la torture notamment pour ce qu’elles sont : une atteinte à l’humain.

Toutefois, lorsque nous nous référons à l’expérience, à ce que nous observons autour de nous, nous constatons que la nature profonde de l’être humain n’a pas changé et que c’est toujours le même homme dont la bible nous renvoie l’image. Si le projet divin à son égard reste le même, la violence qui l’habite est loin d’avoir disparu et c’est entre ces deux pôles que s’inscrivent sa vie et ses combats.


La création : une mise en relation

Les récits de la création qui se trouvent dans les chapitres 1 et 2 de la Genèse nous mettent, sous une forme narrative, en face à la fois de ce que nous sommes destinés à être et de ce que nous sommes. Le récit de Genèse 1 dit que Dieu créa l’homme "à son image et à sa ressemblance", et ajoute immédiatement : "mâle et femelle" (ou : homme et femme) il les créa" (1,26-27).

Le récit de Genèse 2 diffère dans sa forme et dans la séquence des évènements : ce n’est qu’après avoir créé l’homme que Dieu déclare "Il n’est pas bon que l’homme soit seul" (2,18). Intervient alors la création de la femme à partir de la côte d’Adam. Ce qui importe ici, c’est le fait que dès le début, l’être humain est fait pour vivre en relation avec Dieu et avec ses semblables, relation faite de confiance, d’attachement et d’entraide. A cette humanité, Dieu confie la création, pour qu’il la gère, et qu’elle lui permette de subsister. "Soyez féconds et prolifiques" (1,28) : l’œuvre doit donc se perpétuer, et les relations qui constituent un élément fondamental de la vie humaine sont destinées à continuer au travers des générations à venir.

Si nous pouvons dire que la relation est primordiale, nous voyons aussi qu’elle s’inscrit dans une dynamique plus vaste encore, qui est la continuation de la création. Or celle-ci apparaît dès le début comme un ordre issu d’une victoire sur le chaos primitif, comme une différenciation des éléments dont chacun a son rôle à jouer. Mais cet ordre n’est pas un état définitif ; il doit être maintenu et sans cesse reconquis. Ainsi, ce que le deuxième récit présente comme l’interdiction portant sur l’arbre de la connaissance du bien et du mal fait partie des limites posées par le créateur, comme celles qu’il a imposées aux éléments (les eaux séparées de la terre ferme, le ciel de la terre etc.). Loin d’être, comme on a pu le penser, un frein mis au développement du savoir humain, c’est un rappel du fait que l’être humain a des limites et qu’il n’est pas Dieu.

Il n’est pas juge suprême du "bien et du mal", mais une Parole le précède, parole créatrice qui a ordonné l’univers. Tout en étant gérant de la création et de ses relations avec elle, l’être humain fait lui-même partie de cette création, et en tant que tel, il doit reconnaître ses limites. L’univers entier lui est confié, mais les jugements qu’il prononce sont toujours au nom d’un Autre, qui l’a créé libre et responsable, mais non pas maître absolu. En outre, du fait même de la nature relationnelle de son être-au-monde, sa liberté et sa responsabilité sont liées à celles des autres.

En poursuivant la lecture de la Genèse, on en arrive au récit de la "chute", qui, encore une fois sous forme narrative, décrit l’état dans lequel se trouve l’être humain qui n’a pas été en mesure de maîtriser ses relations et où un élément inquiétant et séducteur est venu perturber son équilibre fragile. Ainsi apparaît, dès l’origine, la part d’ombre qui semble bien être un des éléments constitutifs de l’homme, et qui fait qu’il refuse les limites et les outrepasse. Tout occupé à conquérir le monde qui l’entoure, il oublie son statut de créature et se laisse emporter par une force qui le porte à prendre le pouvoir, à asservir plutôt qu’à gérer, et à refuser d’admettre qu’il a des comptes à rendre. Le récit biblique incarne ce principe dans la figure du serpent - que l’on retrouvera dans les évangiles sous le nom de Satan ou du diable.

Quand, dans le récit, Dieu demande : "Où es-tu ? Qu’as-tu fait ?", les dialogues qui suivent montrent que, loin d’assumer la responsabilité de leurs actes, l’homme, puis la femme, la rejettent sur l’autre - la femme, le serpent (3, 9-13). Ne trouve-t-on pas des exemples de ce besoin de se justifier dans toutes les situations où il s’agit de rendre compte d’actes prohibés, en invoquant la chaîne des commandements, des loyautés plus ou moins assumées et contradictoires ?


Le souci de l’intégrité humaine

On connaît la suite du récit biblique (Genèse 4). A la génération suivante, une même question sera posée à Caïn : "Où est ton frère Abel ?" Il tentera alors de se dégager de toute responsabilité à l’égard de son frère : "Suis-je le gardien de mon frère ?" En le tuant, Caïn, habité par la jalousie et la violence, a coupé un lien essentiel : il s’en est pris à la vie de l’autre, à son corps. Lorsque la bible parle de l’être humain créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, il ne s’agit pas seulement de sa spiritualité, mais aussi de sa matérialité corporelle. Sans entrer dans des considérations qui ont fait l’objet de grandes controverses théologiques, nous nous demanderons ce que nous dit à ce sujet le fait que Dieu s’est approché de l’humanité en la personne du Christ, par l’incarnation. Toute l’activité de Jésus, ses guérisons, ce qu’il dit du Royaume de Dieu et les prophéties auxquelles il se réfère montrent qu’il a le souci de l’intégralité de l’être humain et de ses souffrances aussi bien physiques que spirituelles. Attenter à cette intégralité revient donc toujours à laisser agir les forces de l’ombre, et ce n’est donc pas par hasard que l’Evangile dit de la plupart des malades que Jésus guérit qu’ils sont torturés par des esprits mauvais. Les guérisons sont une nouvelle victoire sur les forces du chaos.

Pour revenir à Caïn, nous le voyons aussi, conscient de ce qu’il a commis, habité par la peur de ses semblables : le cycle de la vengeance est une menace à laquelle il croit échapper en les fuyant. A ses propres yeux, le fait d’avoir attenté à la vie de l’autre l’a, en quelque sorte, retranché de la communauté humaine. C’est une même réflexion qui apparaît dans un texte émanant d’un séminaire du COE sur "La recherche d’une paix durable en Afrique" (2004), au sujet du génocide du Rwanda :

"...les auteurs des massacres ont tué leur propre humanité et coupé leur relation avec Dieu avant même d’ôter la vie à d’autres êtres humains." Il en va évidemment de même de la torture qui "déshumanise" le tortionnaire et ses commanditaires tout autant que les victimes.

Mais ce constat ne constitue pas la conclusion définitive : Dieu en effet, dans notre récit, pose un signe, le "signe de Caïn", sur le meurtrier. Loin d’être comme on le pense parfois une marque d’infamie et de malédiction, c’est un signe qui doit protéger Caïn et lui permettre de vivre. A tous, l’avertissement est donné : on ne portera pas la main sur Caïn, on ne le tuera pas. Même lui, le meurtrier, a droit à la vie et personne ne sera autorisé à le tuer ni à le molester, sous peine de terribles conséquences. Sa vie a de la valeur, et en outre, l’ordre social doit être préservé. Là encore on ne laissera pas le chaos prendre le dessus.

Le mépris de la vie et de la dignité de toute personne, même de celle de l’assassin et du tortionnaire, correspond à cette part de chaos qui fait qu’un être humain s’érige en juge suprême de ce qui est humain et ce qui ne l’est pas. L’autre, qui lui fait de l’ombre, qu’il envie, est devenu l’ennemi à abattre. Celui dont le comportement est jugé déviant perd aux yeux de son bourreau son visage humain et rien ne s’oppose plus alors à ce qu’on le dégrade, le torture, qu’on cesse de le considérer comme humain, et cela à des fins jugées utiles, méritoires pour le reste de la société.


Qu’un seul périsse !

Il est significatif que, durant des siècles, la torture n’ait été infligée qu’à des gens jugés inférieurs, à qui le système de valeurs sociales déniait toute dignité, tout honneur : esclaves, non citoyens, "classes inférieures", en bref, les "rien du tout". Ceux qui l’infligeaient ou l’ordonnaient estimaient qu’ils tenaient là un moyen d’asseoir un pouvoir, d’obtenir des preuves de crimes réels ou supposés, et que seul comptait le but recherché : garantir la sécurité et maintenir l’ordre établi. Mais en va-t-il autrement de nos jours ? La pratique ou même les débats qui ont lieu aujourd’hui encore au sujet des "interrogatoires musclés", dans le cadre de la lutte contre le terrorisme notamment, ne reprennent-ils pas des justifications de ce genre ?

Un exemple éminent de cette attitude se trouve dans l’évangile de Jean. Les chefs religieux sont depuis longtemps exaspérés par la popularité dont Jésus jouit auprès des gens du peuple. Ils y voient un danger pour leur crédibilité auprès des autorités romaines. Jésus est un gêneur. Il a débusqué l’hypocrisie des puissants de son temps, il a tenu des propos jugés blasphématoires et mis en péril, aux yeux des dignitaires religieux, l’édifice de l’ordre qu’ils défendent. L’épisode (Jean 11, 45-53) se situe après que Jésus a rappelé Lazare à la vie. La Pâque approche, et comme lors de toutes les fêtes qui attirent des foules à Jérusalem, le pouvoir romain redoute les émeutes, et les autorités du Temple s’inquiètent des mesures que les Romains pourraient prendre contre le peuple.

L’évangile de Jean rend compte d’une réunion des autorités du temple : prêtres et pharisiens ne savent que faire dans cette situation explosive. Caïphe, le Grand prêtre, propose alors de se débarrasser de Jésus. Son souci est d’éviter une intervention de l’occupant romain et d’assurer la sécurité et l’ordre, argument bien connu qui surgit dans toutes les situations d’urgence : "C’est votre avantage qu’un seul homme meure pour le peuple" (11,50). C’est la justification classique invoquée de nos jours encore pour décréter des mesures d’exception, des restrictions apportées aux libertés civiques, infliger des traitements inhumains, la torture même, si l’on juge qu’une situation insurrectionnelle et la sécurité d’une population l’exigent. Dans le propos de Caïphe, on reconnaît le calcul d’une autorité qui n’hésite pas à disposer de la vie - de la dignité, de l’intégrité - d’un être humain au profit de valeurs jugées supérieures.

Il est "utile", dit-il, "avantageux", pour le peuple, pour la sécurité, pour notre pouvoir et notre autorité, que cet homme disparaisse. Qu’est-ce qu’un seul en regard de la foule ? On est dans la logique du nombre, dans celle du pouvoir. Raisonner de la sorte, c’est admettre qu’un être humain peut faire l’objet d’un marché, lui dénier sa valeur propre et décider qu’il peut être sacrifié. C’est s’ériger en maître absolu de la vie et de la mort et par conséquent usurper une place qui n’appartient qu’à Dieu.


Un dévoilement des rapports de pouvoir

On connaît la suite, le déroulement du procès sommaire de Jésus, les faux témoins, sa condamnation et son exécution. Jean l’évangéliste ajoute après coup un commentaire sur le propos de Caïphe : sans le savoir, celui-ci a prononcé une parole prophétique dans laquelle les croyants reconnaîtront le sens profond de la mort de Jésus.

C’est là un miroir de ce que l’être humain est prêt à accepter et à faire lorsqu’il perd de vue l’humanité qu’il a en commun avec sa victime. L’Evangile dévoile l’image véritable de Dieu en la personne de Jésus, qui a assumé l’humanité jusqu’à l’extrémité et qui, dans la réalité de la croix, démasque les jeux de pouvoir et leur violence.

La parabole du jugement dernier (Matth. 25, 31-46), en d’autres termes, rappelle que la manière dont nous secourons ou négligeons "ces plus petits" de ses frères inscrit la relation que nous avons avec autrui dans celle qui nous lie au Christ, lui qui s’est totalement identifié à l’humanité.

Caïphe reprochait à ses pairs de ne pas comprendre la situation : "vous n’y comprenez rien" - littéralement : "vous raisonnez mal". Dans la perspective d’une certaine politique, il est effectivement habile et raisonnable. Mais c’est le type même d’une pensée dévoyée, parce qu’elle ne tient pas compte de ce qui fait l’essence commune de l’humanité ni des limites qui sont celle du jugement humain. Aucune justification, à aucune époque, n’y changera rien.

Pour les chrétiens, l’interdiction absolue de la torture est plus qu’une simple prescription juridique. Elle s’enracine dans ce qui fait l’essence même de notre humanité, de notre statut d’êtres faits pour la relation, qui ne disposent pas du pouvoir de décider qui est humain et qui ne l’est pas.

C’est encore dans l’évangile de Jean (8, 3-11) que nous voyons Jésus confronté à une série de juges religieux qui lui amènent une femme adultère. La loi prévoit la lapidation dans ce cas. Ils veulent le pousser à prendre position - le "mettre à l’épreuve", dit le texte. Mais lui n’entre pas dans cette logique de la culpabilité et de la peine. Au contraire, il les met face à eux-mêmes "Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre" (v.7). En d’autres termes, ils sont mis en demeure de reconnaître leur propre statut d’êtres nécessairement imparfaits, qui n’ont pas droit de vie et de mort sur autrui. Par ailleurs, il permet à la femme de recommencer une existence, de réintégrer la communauté humaine dont le jugement, tel qu’il allait être exécuté, était sur le point de l’exclure.


Quelques autres textes à méditer
- Justice et chaos
Voir Jérémie 5, 20-26
Quand le droit est bafoué et que les êtres humains sont traités comme des proies, que deviennent les relations des personnes entre elles, entre elles et Dieu, entre elles et la création ?
Qu’en est-il dans le monde d’aujourd’hui ?
- L’image de Dieu
Voir Jean 1, 1-18
Philippiens 2, 4-11
Colossiens 1, 12-20
1 Corinthiens 3, 16-17

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