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Quelques éléments qui expliquent un rejet inconditionnel de la torture
(Michel Stavrou)

juin 2007

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SEMINAIRE INTERNATIONAL DE LA FIACAT:

SEMINAIRE INTERNATIONAL DE LA FIACAT:

L'INTERDIT DE LA TORTURE: UN PRINCIPE EN PERIL

 

Lungern (Suisse) - 30 avril - 2mai 2007

 

Quelques éléments qui expliquent un rejet inconditionnel de la torture

 

2 mai 2007

 

 

La torture désigne par convention internationale tout acte par lequel des souffrances aiguës, physiques ou mentales, sont intentionnellement infligées par un agent de la fonction publique à une personne afin d'obtenir d'elle des renseignements ou des aveux, ou même pour la punir pour des faits ou des idées qui lui sont reprochés. On le voit, cette définition souligne en quoi la torture répond à une décision réfléchie et non à des mobiles passionnels - la « haine des ennemis » ou autres -, qui s'imposent parfois avec sauvagerie dans des situations graves de guerre ou de désordres civils.

Au-delà du dégoût et de la révolte que m'inspire spontanément l'évocation d'un recours « méthodique » à la torture, je crois pouvoir dire que mes motivations secrètes émanent du sentiment que, par la torture, on transgresse une loi sacrée appartenant non simplement à la morale conventionnelle mais au plus intime de ce qui fait de nous des hommes, bref que l'on descend sous le seuil de l'humanité dans l'antre du démoniaque. Ma répulsion s'appuie implicitement sur une certaine vision de l'homme que je ne prétends certes pas incarner dans tous les actes de mon existence mais que ma conscience me désigne comme authentique et véritable. Il s'agit de la vision de l'homme qui ressort de la Révélation chrétienne telle qu'elle s'exprime dans la Tradition des Pères grecs. Bien entendu cette anthropologie recoupe très largement celle des autres traditions chrétiennes puisqu'elle s'appuie fondamentalement sur l'Ecriture sainte.

A la réflexion, mon rejet instinctif se cristallise autour de deux aspects de l'acte de torture, qui se trouvent dans les faits à la fois distincts et indissociables : 1° l'instauration d'un rapport déshumanisant entre le bourreau et la victime, 2° l'effet sur la victime : la violation de sa dignité personnelle. D'ordinaire, voulant souligner le préjudice subi par la victime, on insiste sur le second aspect en négligeant le premier puisqu'il semble concerner la subjectivité du bourreau ou de ses commanditaires (qui ont aussi leur responsabilité). Pourtant, j'y reviendrai, ce premier aspect s'avère tout aussi scandaleux et déterminant car si le bourreau considérait sa victime comme un homme au même titre que lui-même, il ne pourrait pas la torturer.

Au-delà de son cortège de dommages corporels et psychologiques, l'emploi de traitements douloureux et humiliants à l'encontre d'un être humain signifie bien la violation de sa dignité personnelle, en faisant comme s'il n'avait aucune valeur intrinsèque au regard de ce que l'on veut tirer de lui ou de ce qu'on lui reproche de penser, d'avoir fait ou de vouloir commettre contre la société. Qu'est-ce que cette dignité personnelle à laquelle nous faisons référence et s'agit-il d'un bien inaliénable ?

A mon sens, la réponse que nous donne la vision chrétienne de l'homme est assez claire et sans ambiguïté. C'est celle d'une anthropologie christocentrique. « Idou anthropos (Ecce homo) », a prophétisé Pilate à son insu (Jn 19,5) en désignant Jésus silencieux sortant du prétoire où on l'avait flagellé et humilié. Le grand penseur russe Nicolas Berdiaev, en ce sens, soulignait que « L'apparition du Christ est le fait fondamental de l'anthropologie ».

Comme l'ont mis en évidence les Pères de l'Eglise à partir des épîtres pauliniennes, l'homme a été créé à l'image et à la ressemblance de Dieu. Plus précisément, le premier Adam a été fait à l'image du second, le Verbe éternel, image parfaite du Père, sur qui repose l'Esprit Saint. L'image de Dieu dans l'homme, qui distingue celui-ci de l'animal et fait de lui une personne, peut être ternie, obscurcie, mais jamais effacée. Comme nous le chantons dans l'office byzantin des funérailles : « Je suis l'image de ta gloire indicible bien que je porte les stigmates de mes péchés ». L'image de Dieu se manifeste dans la liberté intérieure, liberté pour l'homme de mener sa destinée d'une façon qui lui est propre. Chaque personne est unique et irremplaçable en ce qu'elle correspond à un appel absolument unique de Dieu à exister. Les personnes humaines, contrairement aux individus, ne sont pas quantifiables parce que l'ordre des personnes est seulement qualitatif. La dignité personnelle ne vient donc ni de la conscience subjective, ni de l'intelligence, ni de la vie morale, ni de la position sociale, etc. quoiqu'elle embrasse tous ces aspects mais fondamentalement de la certitude que l'homme est à l'image de Dieu, qu'il reçoit en lui un appel unique à vivre sa vocation propre.

Je ne parlerais pas spontanément de « droits » de la personne humaine. La dignité implique tout à la fois des droits et des devoirs. Noblesse oblige.

Si toute personne est donc considérée comme une fin en soi dans le regard de Dieu, elle ne peut en aucune façon être traitée comme un moyen en vue d'une fin, ce qui advient pourtant lorsqu'on torture un captif pour lui extorquer des aveux ou des informations : cela revient à nier son humanité la plus profonde, c'est-à-dire, pour des croyants, l'image de Dieu qui demeure en lui de façon inaliénable.

Pourtant, l'homme n'a pas été créé comme un être autonome et statique qui se suffirait à lui-même. Irénée de Lyon considère que l'homme est composé du corps, de l'âme et même du Saint-Esprit, ce qui signifie que la grâce divine, loin de s'opposer à la liberté humaine, lui permet de s'épanouir en Dieu. Créé comme un être dynamique, l'homme est appelé à s'accomplir dans la ressemblance à Dieu, soulignent tous les Pères. Si la Chute primordiale a interrompu ce processus en introduisant la mort et le mal, le Christ, Verbe de Dieu incarné, nous a fait don de son Esprit pour favoriser notre croissance spirituelle. Il en résulte que la mise à la torture d'un suspect, fût-ce le pire des criminels, revient à nier la puissance de l'Esprit qui peut l'amener à regretter ses actes et avancer sur le chemin de la perfection. En langage sécularisé, c'est assimiler la personne à sa déchéance morale ou à son crime supposé, auquel on prétend la réduire par un a priori malveillant et pessimiste.

J'en viens ainsi à cet autre aspect insupportable de la torture, à ce préalable obligé que j'évoquais en commençant : l'instauration d'un rapport déshumanisant entre le bourreau et sa victime, qui explique et « autorise » en quelque sorte la descente en enfer.

Ne pas pressentir le caractère sacré d'un visage humain qui ouvre sur la transcendance de « l'homme caché au fond du cœur » (1 Pi 3,4), ignorer « l'océan d'un regard » selon la formule du patriarche Athénagoras, en considérant la plupart des hommes comme des individus interchangeables, c'est ne pas avoir quitté le stade embryonnaire de l'existence personnelle. Le scandale de la torture se trouve déjà tout entier dans une posture cynique et barbare, aux antipodes de l'ethos chrétien. Croire, en effet, que l'homme est appelé à croître dans la ressemblance à Dieu signifie que son humanité authentique s'accomplit en recevant la vie éternelle. Partager la vie même de Dieu, tel est le sens de toute existence humaine, ce que les Pères appellent la « divinisation ». Dans les vases d'argile de notre humanité, la vie ecclésiale nous dispense ce trésor de la divino-humanité du Christ, un trésor qui peut transfigurer et dilater nos êtres. Or, en descendant à la racine même de notre existence, le Christ, nous discernons qu'en lui, nous ne formons qu'un seul être dans notre diversité personnelle, à l'image même du Dieu qui est à la fois un et trine, c'est-à-dire Père, Fils et Saint-Esprit, trois personnes absolument distinctes partageant une unique nature dans une communion d'amour infinie. L'homme réalise donc sa véritable nature dans une vie relationnelle. Si l'Apôtre Paul explique qu'en Christ, « nous ne connaissons plus personne à la manière humaine » (2 Cor 5,16), c'est que nous ne voyons plus les autres comme des individus séparés : tous les hommes, les bons comme les « pervers », sont membres les uns des autres dans une solidarité invisible mais profonde, une solidarité non simplement morale - dans le bien comme dans le mal - mais ontologique, et cette solidarité nous appelle au respect et même, avec l'aide de Dieu, à l'amour envers tous les hommes.

Voilà ce que se refusent à admettre ceux qui prônent ou qui commettent la torture. Pourtant la contrainte violente exclut le respect et l'amour de l'autre. Torturer quelqu'un, c'est tourner le dos à l'unité du genre humain et abdiquer un rapport naturel avec le frère en humanité, ce qui revient donc à renoncer à sa propre humanité et à commercer avec les démons. Spirituellement et psychologiquement, le bourreau est un être blessé dans son humanité. Au lieu de s'intégrer à l' « universel concret » qu'est le Christ (selon la belle formule de Nicolas de Cuse), il déchire le corps invisible du Christ - qui s'est identifié sur la Croix à tous les suppliciés de l'histoire humaine -, et il réalise une barbarie homicide qui ne s'oppose pas seulement au bon ordre de la cité mais au plus intime de l'humain.

Si l'on est convaincu sur le fond qu'il faut proscrire l'usage de la torture, n'y a-t-il pas cependant des cas particuliers comme celui de la « bombe à retardement » où il faudrait assouplir ces principes ? On peut effectivement être tenté par cet emploi « exceptionnel » de la torture. Je ne rappellerai pas les nombreux arguments qu'Eric Prokosch, ancien conseiller d'Amnesty International, a mis en évidence avec sagesse et intelligence contre cette tentation permanente de balayer les principes des « idéalistes et des religieux » pour être « pragmatique, rapide et efficace » lorsque la société est menacée. Une raison simple me semble décisive contre cette idée : qui fixera la limite entre l'exceptionnel et le normatif, entre le provisoire et le définitif ? Recourir à la torture même dans des cas exceptionnels entraînerait inexorablement une banalisation des sévices intentionnels dans le système de détention et alimenterait une culture de la barbarie dans l'ensemble de la société. Dès lors, les fins respectables - la sécurité des personnes au nom desquelles on prétend justifier l'emploi de la torture ne seront jamais ni honorées ni atteintes.

Ceux qui sont en charge des affaires publiques et notamment de la sécurité des citoyens doivent prendre leurs responsabilités jusqu'au bout et veiller sur les méthodes employées car elles sont révélatrices d'une certaine vision de l'homme que partage notre société. L'enseignement du Nouveau Testament et notamment l'épisode de la femme adultère (Jn 8, 1-11) nous montre que le Dieu de Jésus-Christ n'est pas un Dieu expéditif et cruel mais un Dieu rempli de patience, de miséricorde et d'amour pour les hommes. L'un des plus beaux titres que donne à Dieu la liturgie byzantine, c'est celui de « philanthropos Theos (Dieu ami des hommes) ». A l'image même du Créateur dont nous portons en nous l'empreinte indéfectible, nous sommes appelés à accomplir notre humanité dans le respect des personnes, ce qui exclut absolument tout usage de la torture en quelque circonstance que ce soit. Le fait d'être un agent de l'Etat ne signifie pas abdiquer de sa conscience et se défaire de son humanité. Au contraire, le risque de devenir le rouage impersonnel d'une machine inhumaine ou « mangeuse d'hommes » doit inciter à une plus grande vigilance pour refuser avec courage ce qui entraînerait vers la barbarie.

Je voudrais terminer par une évocation cinématographique. Dans le film « Rome ville ouverte » du cinéaste italien Roberto Rossellini, je me rappelle ce gros plan d'un réalisme saisissant sur le visage du jeune communiste après la séance de torture que la Gestapo lui a infligée : c'est un visage christique. Je crois que cette image inoubliable est plus éloquente que bien des paroles. Torturer revient d'une certaine façon à reprendre et poursuivre inconsciemment le lynchage du prétoire, lorsque les soldats de Pilate humiliaient la royauté de Jésus - si ce n'est que Jésus acceptait volontairement et par amour pour chacun de nous les coups et les crachats. Dorénavant, c'est la royauté même de la personne humaine que l'on tente d'abaisser, oubliant les paroles qui ont été dites : « Ils ne savent pas ce qu'ils font » (Luc 23,34).

 

Michel Stavrou

Professeur à l'institut de théologie orthodoxe Saint-Serge (Paris)




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