La torture

janvier 2011

[English] [français]

Aujourd’hui, la FIACAT demande aux Eglises et aux chrétiens de prendre ouvertement position contre la torture.

Le Saint Siège [1] et le Conseil Œcuménique des Eglises (COE) [2] se sont prononcés résolument contre la torture et ont appelé les chrétiens à s’y opposer. [3]

L’Eglise catholique a longtemps justifié la torture, mais a fini par changer sa position. Depuis la Constitution pastorale Gaudium et spes du 7 décembre 1965 issue du Concile Vatican II, l’Eglise catholique condamne tout ce qui constitue une violation de l’intégrité de la personne humaine comme les mutilations, la torture physique ou morale, les contraintes psychologiques. Le droit de l’Eglise (Code canonique, 1981) et le Catéchisme de l’Eglise catholique (1987) condamnent également la torture et appellent à son abolition. Le Saint Siège a signé et ratifié la Convention internationale contre la torture.
Dans une déclaration du 13 décembre 2005, le cardinal Martino rappelle que l’Eglise catholique condamne l’usage de la torture comme moyen pour « arracher » la vérité car « La torture est une humiliation de la personne humaine, quelle qu’elle soit. Et donc l’Eglise n’admet pas ce moyen pour arracher la vérité ». [4]
Le 6 septembre 2007, le pape Benoît XVI a redit l’engagement de l’Eglise catholique contre la torture en prison : l’interdiction de la torture « ne saurait être mise en cause en aucune circonstance… Lorsque les conditions carcérales n’aident pas à la récupération de l’estime de soi et des devoirs qui en découlent, ces institutions manquent leur objectif essentiel… Les pouvoirs publics doivent être attentifs et éviter que des méthodes punitives minent ou dégradent la dignité des prisonniers ». [5]

Dans une déclaration du 12 mai 2004, le Conseil national des Églises américaines, qui réunit un grand nombre d’Églises protestantes et orthodoxes, « déplore avec tristesse … les rapports dévastateurs sur l’humiliation et la torture des prisonniers irakiens par les personnels militaires U.S… Comment les Américains peuvent-ils s’attendre à une telle coopération quand nos actions rencontrent seulement l’écœurement ?…Comment évaluer autrement les dégâts causés par l’invasion unilatérale de l’Irak, la privation de tous droits pour plus de 600 personnes détenues à Guantanamo, la fermeture d’un journal irakien, les effroyables mauvais traitements réservés aux prisonniers irakiens ?
La cause commune que tous les pays pourraient partager dans la “guerre contre le terrorisme” est dépassée par le ressentiment contre les États-Unis pour ce qui est considéré comme une trahison de ses propres idéaux. Malheureusement, l’emblème photographique de cette guerre ne sera pas la chute de la statue de Saddam Hussein par les Américains et les Irakiens dans une célébration conjointe, mais sera la pyramide des prisonniers irakiens nus accablés de sarcasmes par des soldats américains dans un moment de faillite morale. Spécialement dans un monde rempli de conflits, notre foi nous appelle, comme témoins du Christ qui est notre paix, à l’amitié et la solidarité avec tous les peuples et toutes les nations. Le chemin vers une telle solidarité n’est pas facile. Il requiert plus de dialogue, de respect pour les autres, et la croyance dans la dignité de tout être humain. Une telle solidarité requiert aussi des engagements réciproques et des règles de conduite légitime, comme le prévoit le droit international en accord avec la communauté des nations.
 »
Le 17 mai 2004, considérant comme « horribles  » et « dégoûtantes  » les photos de détenus irakiens torturés par des soldats U.S., Monseigneur John H. Ricard, évêque de Pensacola-Tallahassee, président de la commission des affaires Internationales de la Conférence des évêques américains, constate que les tortures épouvantables subies par les prisonniers irakiens « ont apporté la honte sur notre nation, sont un affront à nos principaux idéaux et détruiront les efforts légitimes pour affronter les menaces très réelles auxquelles doivent faire face notre pays et le monde.  » Monseigneur Ricard estime que cela constitue un défi pour s’interroger sur des questions morales plus larges : les tortures infligées aux prisonniers irakiens mettent en relief « deux risques moraux qui pourraient provenir de la réponse aux horreurs du 11 septembre et des difficultés en Irak…Le premier est la conviction d’être une exception. Nous pouvons perdre de vue la dure vérité que les sentiments jumeaux de victimisation et de supériorité morale ne nous libèrent pas de l’obligation morale de soutenir les droits élémentaires, même de nos pires ennemis qui, pourtant eux-mêmes, ne montrent que mépris pour de tels droits. Le second risque moral est une conséquence naturelle du premier. La gravité des menaces auxquelles nous sommes confrontés nous incite à tolérer une morale où la fin justifie les moyens. La justice inhérente de notre cause et les nécessités pour arrêter le terrorisme peuvent conduire à une morale minimale qui accepte une interprétation extensive du droit international, l’“inévitabilité” des morts civils en Irak et le “réalisme” d’une confiance démesurée dans la réponse militaire au problème du terrorisme global. Le défi moral à cette heure est d’aborder ces horribles cas de torture d’une manière qui montre au monde—et, plus important, à nous-mêmes—que notre nation n’a pas succombé à de tels risques. La condamnation universelle de ce qui s’est passé à Abu Ghraïb est un signe d’espoir qu’en dépit du mal inqualifiable qui nous a été fait et des terribles menaces que nous affrontons, notre nation s’engage à agir en plein accord avec les normes morales fondamentales et les idéaux de liberté et de justice pour tous entretenus par l’Amérique. En agissant ainsi, nous soutiendrons le droit international, renforcerons la nature morale de notre nation et honorerons mieux la mémoire des victimes du 11 septembre et des soldats et civils qui sont morts en Afghanistan et en Irak.  »
Le 10 novembre 2006, aux Etats-Unis toujours, le National Religious Campaign Against Torture (NRCAT), qui regroupe 64 mouvements religieux issus de toutes les confessions : juifs, protestants évangéliques ou non, catholiques, orthodoxes, musulmans, bouddhistes, a adopté une déclaration commune pour refuser l’usage de la torture, définie comme une violation de « la dignité fondamentale de la personne humaine pour laquelle toutes les religions, dans leurs idéaux les plus élevés, ont une grande estime. [6]
Le 3 juillet 2008, la Conférence des évêques américaine a même publié un guide contre la torture, pour inciter à la réflexion et analyser la question de la torture sous un angle purement moral. [7] Elle a également renforcé cette condamnation de la torture en publiant une longue réflexion théologique et sociologique, intitulée Torture is a Moral Issue. [8]

Les Eglises doivent donc, d’abord et avant, tout dire et redire la place de l’autre, le rapport à autrui. En effet, si on se met à faire la différence entre « eux » et nous, que devient la perception de l’autre comme prochain ? Peut-on avoir comme prochain celui qui est qualifié « d’ennemi » ? Le terroriste ou présumé tel et le bourreau peuvent-ils être nos prochains ? N’oublions pas qu’ils sont tous deux enfants de Dieu, et par là même nos frères avec qui nous partageons une commune humanité.
La résistance à la torture ne saurait être simplement physique, c’est-à-dire se résumer à des mesures policières, militaires, etc. Elle est aussi d’ordre spirituel. Devant la force du mal qu’incarne le terrorisme, il est difficile de ne pas se laisser soi-même (Etat, groupe social ou sujet) emporté par la « spirale de la violence ». Comment alors répondre avec justesse au terrorisme ? Les croyants sont invités à enraciner leurs réactions dans l’amour inconditionnel que Dieu porte à tout être humain, dans l’infini respect qu’Il porte à tout homme.
Enraciner les réactions possibles dans l’amour inconditionnel que Dieu porte à tout être humain, cela conduit tout autant à continuer à traiter tout être humain dans le respect des droits liés à sa simple existence d’être créé « à l’image et à la ressemblance de Dieu » (Genèse 1, 26-27), fût-il terroriste ou présumé tel. Un chrétien ne saurait tolérer que cette lutte soit menée de telle sorte que le respect de l’état de droit ne soit plus assuré, et donc que le respect et la dignité de tout être humain soient revus à la baisse en raison de mesures prises pour mieux lutter contre le terrorisme. Ainsi, dans son message du 1er janvier 2004 pour la Journée mondiale de la paix, le pape Jean Paul II affirme clairement que « l’usage de la force contre les terroristes ne peut justifier le renoncement aux principes d’un état de droit. De choix politiques qui rechercheraient le succès sans tenir compte des droits fondamentaux de l’homme seraient inacceptables, car la fin ne justifie jamais les moyens ». [9]
« La foi chrétienne atteste que tout homme demeure un être humain, quelle que soit la nature des actes qu’il a commis et auxquels on ne peut d’ailleurs jamais le réduire : nul ne se confond avec les actes qu’il pose. Terroriste ou non, ne pas traiter humainement un seul revient à atteindre l’humanité toute entière ». [10]

Le chrétien refuse la destruction de l’homme par l’homme par un combat passionné pour la dignité de la personne humaine. Il en va de la responsabilité des chrétiens de permettre à tout homme de ne pas vivre ce que le Christ a subi : après le déluge, qui exprime dans le langage biblique la colère divine à l’encontre de la violence des hommes, Dieu dit à Noé : « De votre sang, qui est votre propre vie, je demanderai compte… à tout homme : à chacun je demanderai compte de la vie de son frère…. Car à l’image de Dieu l’homme a été fait.  » (Genèse).
Si la vie de l’homme créé par Dieu à sa ressemblance est à ce point précieuse, combien plus depuis que le Christ a pris la condition humaine et racheté l’humanité par son sang et sa mort sur la Croix ! A l’heure de la Passion, Jésus n’a pas seulement manifesté sa fraternité avec l’humanité mortelle, il est allé jusqu’à se faire frère des personnes torturées ou exécutées. En cela, la torture n’est pas seulement un mal mais bien le mal absolu, celui par lequel le Sauveur devait passer pour élever à lui tous les hommes.
La dénonciation de la violence, singulièrement de la torture, ne saurait donc constituer une option facultative de la vie chrétienne. Elle participe au contraire à l’essence même de cette vie, à ce qui en fait le cœur :
« Souvenez-vous de ceux qui sont en prison comme si vous étiez prisonniers avec eux, de ceux qui sont maltraités, puisque, vous aussi, vous avez un corps » (Epître aux Hébreux 13,3). Celui qui veut marcher à la suite du Christ doit se préoccuper des besoins élémentaires, de la liberté et de la dignité de ses frères qui sont enfermés, menacés de mort et qui souffrent ;
« Un membre souffre-t-il ? Tous les membres souffrent avec lui » (1 Corinthiens, 12,26) ;
dans la lumière des Béatitudes, (« Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice : ils seront rassasiés... Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu ». Matthieu 5,6 et 9), défendre les droits de l’homme c’est défendre les droits de l’autre, mon frère, c’est pouvoir aller jusqu’à donner sa vie pour lui ;
le commandement « Tu ne tueras pas » (Décalogue) retentit dans la conscience morale de l’humanité tout entière. Aussi, en enracinant son action dans la Foi chrétienne, l’ACAT ne s’isole pas du reste du monde : elle rejoint tous les hommes de bonne volonté qui reconnaissent comme elle « la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et leurs droits égaux et inaliénables » et y voient « le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde » (Préambule de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme).

La condamnation radicale de la torture d’une seule voix par les Eglises ne pourra être entendue par tous que si elle s’accompagne d’un travail en profondeur pour la justice et la paix. Les chrétiens, porteurs des valeurs chrétiennes, celles de l’Evangile, celles qu’a enseignées le Christ, doivent y prendre toute leur part. Témoins d’un message de salut adressé à tout homme, ils sont appelés à être porteurs d’espérance, à promouvoir la vie pour tous. Ayant au plus haut point le souci du respect de l’éminente dignité de tout être humain, la pensée que des hommes puissent tuer d’autres hommes au nom de Dieu, ou, bien pis, sur l’ordre de Dieu, leur fait horreur. Parce qu’ils sont disciples de Jésus, le Fils de Dieu, les chrétiens savent que Dieu est Amour et que, par Lui, nous recevons le pardon et la force de pardonner.
Si donc l’humanité veut sortir de la violence, elle ne peut se dispenser de combattre les situations de violence – mais pas par la violence. On ne répond pas au mal par le mal. Comme le rappelait le pape Jean Paul II, dans son Message du 1er janvier 2005 pour la Journée mondiale de la paix, les chrétiens doivent « lutter contre le mal par le bien » [11] car la paix est fruit de la justice et de la solidarité.

Notes

[1] Déclarations du pape Jean Paul II des 5 et 27 juin 2004, déclaration du Cardinal Martino, président du Conseil pontifical Justice et Paix du 3 décembre 2004 et déclaration du cardinal Walter Kasper, président du Conseil pontifical pour l’Unité des Chrétiens, du 9 septembre 2004 : http://www.acatfrance.fr/medias/pag...

[2] Déclaration de Konrad Raiser, secrétaire général du COE, du 12 février 2001 : http://www.wcc-coe.org/wcc/what/int... et déclaration de Samuel Kobia, secrétaire général du COE du 3 décembre 2004 : http://www.fiacat.org/fr/article.ph... ; déclarations du COE de 1990 et 1998.

[3] Voir l‘article de Monseigneur Emmanuel Laffont, L’Eglise et la torture, un point de vue catholique, Le Courrier de l’ACAT, juin 2006 : http://www.acatfrance.fr/medias/pag..., et l’article de Sylvie Bukhari-de Pontual, Les Eglises condamnent la pratique de la torture, Le Courrier de l’ACAT, décembre 2004 : http://www.acatfrance.fr/medias/pag...

[4] Voir : http://www.zenit.org/article-11762?...

[5] Voir : https://www.zenit.org/article-16105...

[6] Déclaration commune de responsables religieux américains du 10 novembre 2006, Dépêche de l’Agence Zenit, 10 novembre 2006.

[7] Accessible sur le site web de la Conférence des évêques américains : www.usccb.org/sdwp/internati...

[8] Conférence des évêques américains, Torture is a moral issue : www.usccb.org/sdwp/stoptorture

[9] Pape Jean Paul II, Message du 1er janvier 2004 pour la Journée mondiale de la paix, Paris, La Documentation Catholique, N° 2305, 4 janvier 2004.

[10] Justice et Paix - France, Terrorisme, Condamner, Expliquer, Résister, Paris, Documents Episcopat, N° 3 - 4 / 2005.

[11] Pape Jean Paul II, Message du 1er janvier 2005 pour la Journée mondiale de la paix, La Documentation Catholique, N° 2327, 2 janvier 2005.

Qui sommes nous ?
Equipe
Réseau des ACAT
Statuts
Finances
Comprendre
La torture
La peine de mort
Les disparitions forcées
La justice internationale
Instances internationales
Position des Eglises
Tableau des ratifications par pays
Frise chronologique
Cartographies
Agir
Auprès des instances internationales
Avec les Coalitions
Formations
Comment agir ?
S’informer
Rapports d’activités
Rapports
Le bulletin ’Fiacat Info’
Ressources documentaires
Ressources théologiques
Liens
Espace Presse

Contact - Liens
FIACAT - 27, rue de Maubeuge - 75009 Paris — France - Tél.: +33 (0)1 42 80 01 60 - Réalisation site : Epistrophe