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Intervention de Marc Zarrouati
Au cœur de l’épreuve du réel jaillit une authentique espérance

décembre 2004

Au cœur de l’épreuve du réel jaillit une authentique espérance

L’ACAT : des actions pour demain

[Ce texte est la version écrite et légèrement remaniée d’une allocution prononcée le 4 décembre dernier au palais de l’Unesco, lors des célébrations du trentième anniversaire de l’ACAT]

L’ACAT a 30 ans. C’est un âge respectable, mais ce n’est pas encore un âge canonique. A 30 ans on ne fait pas encore le bilan d’une vie bien remplie, et si nous pouvons tous - bien sûr - ici le regretter, cette association semble avoir encore de « beaux jours devant elle ». Mais s’il n’est donc pas question de dresser ici un bilan avant inventaire, un trentième anniversaire peut néanmoins être l’occasion de se tourner vers son passé pour mesurer combien nous sommes à la fois identiques et différents de ce que nous étions au premier jour, combien nous portons les mêmes préoccupations et combien pourtant le contexte dans lequel nous les portons à pu radicalement changer en trente ans.

Rompre le silence

En 1974, combien de personnes en France croyaient réellement que la torture était encore massivement pratiquée ? Peu. La torture se cachait pour échapper au regard des hommes. Elle restait dans l’ombre. Elle se faisait si discrète que la plupart des gens - et les chrétiens ne faisaient pas exception - avait fini par croire qu’elle n’existait définitivement plus.

L’ACAT est née de cette double constatation : la torture existe et les chrétiens n’en sont pas convaincus. Il s’agissait alors d’informer en portant au grand jour la réalité de ce fléau. Il s’agissait d’enfin parler de tous ceux dont personne ne parlait. Il s’agissait d’enfin porter le cri de toutes les victimes condamnées au silence et à l’oubli.

En 1984, à l’occasion du 10e anniversaire de l’ACAT, Jacqueline Westercamp pouvait écrire : « La torture existe. Cette affirmation pouvait surprendre il y a dix ans, mais aujourd’hui nul ne peut plus l’ignorer, à moins de fermer les yeux ou de se boucher les oreilles » . L’ACAT a longtemps œuvré pour que « les aveugles voient et que les sourds entendent » , convaincue que le fait de faire passer la torture de l’ombre à la lumière provoquerait l’indignation de tous .

C’est l’époque où l’on réalise que les mobilisations répétées de l’opinion publique pour amener les États à respecter les pactes et conventions qu’ils ont signés ne peuvent pas durablement se substituer à l’instauration de véritables mécanismes de contrôles juridiques chargés de vérifier dans les pays en question que les droits de l’homme sont bien respectés. C’est aussi l’époque du projet de Jean-Jacques Gautier , qui débouchera finalement sur la mise en place du Comité de Prévention de la Torture (CPT) en 1989 .

L’ACAT s’est très vite associée à ce projet , et continue dans une certaine mesure de le porter aujourd’hui, à travers les actions que nous menons pour la ratification du protocole facultatif à la convention contre la torture, un instrument qui pourra permettre la mise en place d’un mécanisme similaire au CPT, mais cette fois-ci dans le cadre de l’Organisation des Nations unies et non plus seulement du Conseil de l’Europe.

Un monde plus complexe

Et puis il y a eu 1989, la chute du Mur de Berlin. Et, deux ans plus tard, l’effondrement du bloc soviétique. Ces évènements ont temporairement pu faire croire à certains que nous avions atteint la « fin de l’histoire » selon l’expression que Francis Fukuyama emprunte à Hegel, mais la marche du monde s’est vite chargé de détromper les plus optimistes, et l’ACAT pouvait rappeler en 1994 - année de son 20e anniversaire mais aussi et surtout année du génocide rwandais - que le monde est devenu plus complexe mais que la torture n’a pas disparu, et qu’il faut continuer à lutter inlassablement pour son éradication .

Cette complexité du monde n’a fait que s’accroître depuis, avec la prolifération des conflits régionaux et le rôle de plus en plus important joué par les acteurs non étatiques (groupes islamiques armés, milices paramilitaires colombiennes, groupes mafieux d’Asie Centrale…) Dans un monde si fragmenté les instruments juridiques internationaux paraissent parfois bien dérisoires face à l’impuissance de certains États, forcés de composer sur leur propre territoire avec des entités politiques autonomes dont ils tolèrent de facto les exactions.

De l’éducation à la sensibilisation

Ce constat ne peut que confirmer les membres de l’ACAT dans la nécessité d’explorer des formes d’action alternatives à l’action strictement juridique dans la perspective d’une lutte plus globale, plus complète, contre la torture. Le souci de proposer aux publics collégiens et lycéens une forme d’éducation aux droits de l’homme s’est très vite imposée à l’ACAT , mais progressivement se forme l’idée que c’est par une sensibilisation de l’ensemble de la société que semble passer l’abolition définitive de la torture. Au-delà de l’abolition dans les textes, c’est à une abolition de la torture dans les esprits et dans les cœurs que nous devons œuvrer.

La reconnaissance massive par les membres de l’ACAT-France de l’importance de cette dimension préventive que constitue la sensibilisation aux droits de l’homme est apparue encore plus clairement ces derniers mois, à l’occasion de la consultation des adhérents réalisée dans le cadre de la préparation du texte d’orientation qui sera prochainement voté. Cette démarche s’inscrit pleinement dans la continuité du travail mené par l’association depuis de nombreuses années, mais elle trouve dans le contexte actuel une résonance particulière. Et ce pour au moins deux raisons :

La civilisation du flash d’information

La première raison est liée à l’évolution de la place de l’information dans nos sociétés. En 30 ans, nous sommes passées de sociétés peu informées à un véritable « village planétaire » dans lequel nous serions aujourd’hui plutôt saturés que privés d’information.

Sur cette scène permanente, la torture ne se cache plus : elle se laisse complaisamment photographier dans l’inconscience la plus totale. Elle se donne à voir au monde entier dans l’indifférence et la banalisation générale : vais-je trop loin quand je parle d’indifférence ? Je n’en suis pas sûr. Certes, l’affaire Abu Graïb a soulevée une indignation massive pendant quelques semaines, et des monceaux de photos toutes plus écoeurantes les unes que les autres ont circulé dans les médias. Mais aujourd’hui, soit quelques mois après, qui sait réellement où en est l’instruction de l’enquête menée par la justice américaine ? Qui se préoccupe vraiment de savoir si les normes d’interrogation en vigueur dans l’armée américaine ont changé ?

Plutôt que d’une « civilisation de l’information », il faudrait plutôt parler d’une « civilisation du flash d’information », tant la lumière du flash éblouit au lieu d’éclairer. Les images qui se succèdent devant nous à un rythme effréné nous éblouissent mais ne nous éclaire point sur le monde qui nous entoure. Elles ne nous permettent pas d’éprouver l’épaisseur du réel. Rwanda, Kosovo, Timor Oriental et maintenant Darfour…

Les drames se succèdent dans tous les esprits mais œuvre-t-on pour autant à prévenir les fléaux de demain ? Dans ce contexte, où trop d’information tue l’information et décourage les plus optimistes, il s’agit plus de former que d’informer. Il s’agit plus d’analyser, de discerner, de commenter, de mener des actions suivies, de rappeler à temps et à contretemps que les problèmes ne se résolvent pas au rythme de leur instrumentalisation médiatique. Il s’agit d’inscrire notre vigilance dans la durée.

Le mythe de la « torture modérée »

La seconde raison qui fait que le contexte dans lequel s’inscrit aujourd’hui notre action est spécifique est assez paradoxalement liée à la reconnaissance unanime de la réalité de la torture. Plus personne en 2004 ne doute de cette réalité, à tel point que la torture apparaît presque comme faisant partie de la nature des hommes et des sociétés. A travers cette « naturalisation » c’est la question de la légitimité possible de son utilisation qui refait surface, dans des termes nouveaux et dans des proportions inquiétantes.

« Doit-on, Peut-on, Faut-il utiliser la torture en certaines circonstances ? » La question est aujourd’hui très régulièrement débattue dans les grands journaux ou dans les revues de réflexion. Elle alimente les conversations et les articles. Bien sûr, il ne s’agit jamais d’une mise en cause radicale de l’interdiction de la torture, mais bien plutôt d’une suggestion feutrée, qui préfère évoquer « des moyens de coercition limités », « des interrogatoires musclés » et autres formes « modérées » de torture, comme s’il pouvait y avoir une torture « modérée ».

Et si le 11 septembre 2001 a pu favoriser une accélération du développement de cet état d’esprit, il n’en est pas réellement à l’origine. Cette fracture vient de plus loin (il suffit pour s’en convaincre de rappeler les résultats d’un sondage effectué en France en octobre 2000, qui montrait qu’une personne interrogée sur quatre estimait que « dans certains cas exceptionnels, on peut accepter le recours à des actes de torture »).

L’espérance chrétienne contre la « naturalisation » des phénomènes tortionnaires

Or, si cet effritement du socle consensuel qui avait porté en 1948 la déclaration universelle des droits de l’homme sur ses fonds baptismaux n’est pas soudain, il revêt néanmoins aujourd’hui une forme spécifique dans la mesure où la question de la légitimité de l’usage de la torture n’est plus réellement formulé en terme de valeurs mais en terme de gestion rationnelle des populations. Aujourd’hui, la torture n’est plus envisagée sous l’angle du bien et du mal (tout le monde ou presque reconnaît que la torture est un mal), mais sous l’angle du plus ou du moins, sous l’angle de la nécessité rationnelle et comptable. Ainsi, selon certains, on devrait tolérer le mal nécessaire que constituent les formes quantitativement limitées de coercition, comme on tolère un certain taux de violence dans les banlieues ou un taux minimal de chômage dans nos sociétés industrialisées.

Ainsi, selon certains, on devrait envisager la paix comme un processus, la violence comme un paramètre et la torture comme un moindre mal (entendez ici « une forme de prise en compte optimale des contraintes morales et sociales »). Face à une telle vision pseudo-scientifique et déterministe, où le discours régnant fait grand cas des « processus de normalisation » et autres « conflits de basse intensité » et où les défenseurs des droits de l’homme sont renvoyés - avec condescendance - à un « droit de l’hommisme » qui rime souvent avec amateurisme, les chrétiens ont plus que jamais leur mot à dire pour rappeler que « lucidité » ne rime pas avec « résignation », et que, s’il convient de prendre acte de la résistance du réel au travail d’abolition, il ne saurait nullement en résulter pour nous un fatalisme de bien mauvais aloi.

La résistance du réel

Certes le réel résiste à nos meilleures intentions. Et l’on peut regretter que la liberté ne « diffuse pas » à travers un monde libéré par les armées américaines comme le ferait un parfum de grand prix, n’en déplaise à l’actuel président des États-Unis d’Amérique. Et l’on peut regretter que la démocratie ne s’exporte pas comme un produit manufacturé. Et l’on peut aussi regretter que les pactes et conventions internationales ne fassent pas immédiatement « sens » pour tous les peuples du monde. Et l’on peut enfin regretter que les démocraties occidentales ne soient pas définitivement à l’abri de commettre des actes de torture.

Qu’en déduire ? Et bien qu’il est peut-être nécessaire de provoquer et d’accompagner un travail de réception et de reformulation spécifique des valeurs de dignité et d’intégrité au sein de chaque culture et qu’il est peut-être aussi nécessaire de rester vigilant sur la façon dont les droits de l’homme sont respectés dans notre propre pays et sur notre aptitude à donner asile à tous ceux qui fuient la torture.

Il n’est pas besoin d’aller au-delà des mers pour être confronté au problème de la torture. La « conversion du regard » que les campagnes - menées par l’ACAT au cours de l’année 2004 - appelaient de leur vœux est une exigence que nous devons avoir pour nous-mêmes, pour nos proches, pour nos amis, pour nos concitoyens, pour nos institutions et pour nos Églises. A ce prix seul nous pourrons légitimement mettre en avant l’universalité de notre combat.

Agir dans un monde qui n’est pas soumis à l’empire de la nécessité

Ces actions-là sont peut-être moins aisément identifiables, moins immédiatement efficaces, moins facilement évaluables. Ces actions-là sont peut-être plus polémiques. Ces actions-là sont souvent plus difficiles à mener, car notre action - comme celle de toutes les ONG - a des conséquences parfois inattendues et potentiellement dangereuses pour nos partenaires locaux. Notre travail doit donc être mené en étroite collaboration avec les défenseurs des droits de l’homme sur le terrain. Nous devons soutenir ces derniers dans un combat dont ils sont souvent les mieux placés pour saisir les vrais enjeux.

Mais si nous devons tirer les leçons d’une approche des réalités qui a peut-être parfois été trop idéologique, cela ne saurait en aucune façon nous amener à adopter un pragmatisme froid et résigné. Les chrétiens ont à témoigner de la liberté et de la responsabilité des enfants d’un Dieu qui nous confie un monde de vie qui n’est définitivement pas soumis à l’empire de la nécessité.

Ils ont à témoigner que la dignité de l’homme est inaliénable et qu’elle résiste à toute mise en équation. Nous avons à répondre de la prolifération de la torture et des exécutions capitales parce que nous savons que cette prolifération ne suit pas une loi aussi immuable que celle qui régit le mouvement des étoiles.

Ainsi en est-il par exemple de la lutte contre l’impunité : l’exigence de vérité et de justice que nous partageons tous ne doit pas masquer la réalité des fractures qui traverses les sociétés qui sortent à peine d’un drame tel qu’un génocide ou qu’une dictature.

Parfois c’est la totalité d’une population qui s’est trouvée impliquée dans un cataclysme dont personne n’est sorti indemne. Parfois la justice doit attendre qu’une génération passe. Mais cela ne doit nullement nous décourager, et je voudrais citer à ce sujet le formidable travail accompli par l’association russe Mémorial, qui construit aujourd’hui une mémoire du totalitarisme soviétique pour les jours futurs « où justice et vérité s’embrasseront » .

Lucidité et sérénité pour envisager l’avenir

Civilisation du flash d’information qui naturalise et banalise la torture d’une part, rationalisation instrumentale et déshumanisante des pratiques tortionnaires d’autre part, voilà énoncés deux des écueils majeurs qui gouvernent les conceptions et les discours contemporains sur la torture. Là se situe l’enjeu d’une sensibilisation profonde et durable. Demain, il s’agira moins d’informer que de former, il s’agira moins d’affirmer que de convaincre.

Il s’agira moins d’appeler à l’évidence de quelque chose qui n’est plus évident, que de témoigner de l’espérance qui nous anime et de montrer combien nous vivons de cette espérance, et combien cette espérance est fondée. Réalisme mais détermination, lucidité mais sérénité : voilà ce que les membres de l’ACAT-France ont clairement exprimés dans le cadre de la préparation du prochain texte d’orientation que va se donner l’association dans quelques mois. Education, soutien, accompagnement, dénonciation, accueil, vigilance, L’ACAT a 30 ans et elle est plus que jamais la même qu’au premier jour et elle est plus que jamais prête à mener les nouveaux combats pour abolir la torture et les exécutions capitales.

Et il est une phrase prophétique d’André Jacques qui résonne tout particulièrement à mes oreilles et qui me semble pouvoir récapituler l’exigence que nous avons essayé d’exprimer ici : « Si désespérante parfois à regarder, si exigeante que soit envers nous et notre engagement, la réalité du monde d’aujourd’hui, c’est seulement dans le réalisme le plus implacable que s’enracine notre responsabilité. C’est parce que nous serons sans fausse illusion que nous pourrons apporter […une] espérance authentique » .

Marc ZARROUATI
Vice-président,
Responsable du pôle Action


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