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Discours de Patrick Byrne, Président de la FIACAT

décembre 2004

Message de Patrick Byrne 30e anniversaire de l’ACAT

Paris, le 4 décembre 2004

Chers amis de l’ACAT France, Chers amis des autres ACAT d’Europe, d’Afrique et d’Amérique , Chers partenaires, chers invités,

30 ans d’action … 30 ans de marche … 30 ans de cheminement ensemble… Chacun de nous a rejoint cette marche à un moment ou un autre : certains aux tout premiers jours, d’autres tout dernièrement peut-être.

Que d’énergie ! Que d’efforts ! Que de réunions, d’interventions, de manifestations, de veillées… 30 ans que nous essayons de construire, que nous espérons. "Alors, Seigneur, jusqu’à quand… ?" s’exclame le psalmiste, déconcerté.

Et nous avons parfois joint nos paroles aux siennes, ou nous le faisons encore, tout aussi déconcertés : "Jusqu’à quand toute cette brutalité ? Jusqu’à quand les souffrances des victimes ? Jusqu’à quand les appels urgents à répétition ? Jusqu’à quand les menaces pesant sur tant de défenseurs des droits de l’Homme ?

Jusqu’à quand les partisans de la torture et de la peine de mort trouveront-ils de nouveaux arguments savants, de nouvelles justifications ?

Nous voudrions le voir, cet horizon tant espéré ! Et pourtant il nous faut reconnaître les faits, la réalité préoccupante de la torture dans notre monde actuel. Notre patience est durement mise à l’épreuve.

Mais, en entendant les témoignages du Père Luc , d’Isabel , d’Arsène et de Lucienne , je repensais aux paroles prononcées il y a bientôt 10 ans par un grand témoin, un grand militant des droits de l’Homme philippin, lors d’une rencontre internationale des ACAT en Allemagne, Edicio de la Torre.

Il rappelait un certain rassemblement nocturne auquel il avait participé à l’époque de la dictature. Face au pouvoir brutal du président Marcos : deux cents dissidents, sans autres moyens que leurs convictions et leur courage, tous plutôt déçus à ce moment-là, démoralisés par la répression qu’ils subissaient et les échecs répétés de leurs efforts.

Ce soir-là, ils avaient organisé une veillée de prière avant de se quitter dans la nuit, et chacun tenait une torche allumée. Et Edicio leur disait : "Que peut-on faire avec 200 flambeaux ? Pas grand’ chose. Abolir les ténèbres ? Il en faudrait beaucoup plus. Mais nous avons suffisamment de lumière pour que chacun sache qu’il n’est pas seul, qu’il a un voisin, pour qu’on nous voie de loin et qu’on puisse venir nous rejoindre".

Et, s’adressant à nous, il comparait les ACAT, comme d’autres associations, à ces torches au milieu de la nuit. Chacune des flammes, aussi modeste soit-elle, apporte sa lueur, visible à distance, et se joint aux autres pour faire reculer l’obscurité. L’ACAT France, la première des ACAT - que nous fêtons tout spécialement aujourd’hui - a aujourd’hui plus de 10 000 membres et beaucoup d’autres amis et de sympathisants. Et le flambeau s’est répandu - en Europe, en Amérique, en Afrique, en Asie. L’ACAT a pris de multiples visages, venant répondre aux appels divers, aux besoins différents selon les régions ou les époques, mais toujours avec la même flamme d’origine.

Pendant ma présidence de la FIACAT, qui se terminera dans quelques semaines - et j’en profite pour féliciter très amicalement celle qui me succédera, Sylvie Bukhari de Pontual -, j’ai eu la chance et la joie de pouvoir rendre visite à un grand nombre d’ACAT : pas toutes, hélas, mais un grand nombre d’entre elles.

Et j’ai été émerveillé par le courage et la foi qui animent tant de ces groupes, souvent isolés, d’ailleurs ; leur esprit inventif, leur diversité. Je me souviens, en particulier, de certains déplacements en Afrique : en passant d’une région à l’autre, d’un pays à l’autre (Bénin-Togo-Ghana), je retrouvais à chaque escale, malgré les conditions difficiles, dangereuses, précaires des zones en question, une nouvelle flamme, un flambeau d’espoir : ce fut une expérience inoubliable ! Une extraordinaire gratuité dans l’engagement, qui gardera toujours, pour moi, une part de mystère.

Parfois, ma visite permettait de provoquer une rencontre entre différents groupes d’un même pays, qui ne se connaissaient même pas, qui avaient connu le mouvement ACAT par des voies très diverses, et qui étaient tout étonnés de découvrir que d’autres, non loin de chez eux, avaient eu la même intuition, la même inspiration, la même volonté de s’engager au service des torturés.

Mais la bonne volonté ne suffit pas. Et nous aurions tort de nous complaire dans ce rôle de petite lumière isolée, face à un monde indifférent ou hostile. Ce qu’il nous faut, c’est rassembler toutes ces bonnes volontés, unir les efforts pour offrir une résistance efficace à la torture et à la barbarie. Sur le plan international, c’est là, la fonction de la FIACAT.

La patience et la persévérance sont, bien sûr, essentielles dans notre combat. Mais nous avons aujourd’hui, en ce début de 21e siècle, une mission urgente qui nous attend tous.

Face à la coalition mondiale de fait, et de circonstance, qui se forme entre les dictatures et semi-dictatures tortionnaires, les régimes à tendance répressive, les nombreux gouvernements qui profitent des préoccupations sécuritaires actuelles pour réintroduire des pratiques interdites (que certains appellent tortures "limitées" - comme s’il pouvait exister "un peu de torture") ou pour relancer le débat sur de telles pratiques, des milieux intellectuels, médiatiques, et une masse de citoyens insécurisés et pris par la peur qui suivent, ... face à cette coalition de fait, donc, il est urgent que nous redoublions nos efforts, non pas en nous épuisant individuellement, mais en formant une véritable alliance mondiale pour redire non à a torture, sous quelque forme qu’elle se présente, et pour rappeler l’interdit absolu de cette pratique.

Lorsque j’entends, comme dans un récent débat télévisé en Allemagne - mais cela se passe aussi dans beaucoup d’autres pays du monde actuellement - le représentant d’un parti politique dit "modéré" et un représentant de la police traiter leurs interlocuteurs, la présidente d’Amnesty International Allemagne, un juriste et d’autres militants des droits de l’Homme d’irresponsables, de puristes et d’intransigeants parce qu’ils osent prendre l’interdit de la torture à la lettre, je me dis que nos sociétés sont confrontées à un danger très grave.

-  Il est urgent que cette alliance se réalise entre les ACAT : chacune est active sur le terrain. Il est important de renforcer les liens entre ACAT d’une même région et au niveau international pour dénoncer ensemble cette menace qui les concerne toutes et pour y répondre de manière efficace ; également pour renforcer la solidarité envers les ACAT en danger et leur protection. C’est ce à quoi s’emploiera la FIACAT.

-  Une alliance entre l’ACAT - en Europe, Afrique, Amérique, Asie - et tant de personnes et de groupes à travers le monde qui se reconnaissent dans les valeurs auxquelles elle se réfère et qui refusent la torture en toutes circonstances : il est urgent d’inviter ces personnes à rejoindre notre combat, à participer au travail de vigilance et de prévention quant aux conditions dans lesquelles nos concitoyens sont arrêtés, détenus, maltraités, telles qu’Isabel Peres nous les a décrites.

-  Il est urgent d’aller au devant des communautés chrétiennes, et de relancer le dialogue en vue d’une alliance solide avec les Eglises - catholique, protestantes, orthodoxe - avec toutes les confessions chrétiennes, afin de rejeter les réactions nées de la peur ; de dire tous ensemble que le message évangélique, s’il s’adresse à l’humanité à travers les siècles, n’est pas pour autant intemporel ; mais que ce message de libération et de résurrection proclamé par Jésus de Nazareth se vit dans le présent et qu’il ne saurait tolérer ou s’accommoder du mal que sont la torture et la peine de mort.

-  Et, pour cela, renforcer nos démarches - en lien avec d’autres associations engagées dans le même sens (je pense tout particulièrement à nos partenaires au sein de la CINAT, Coalition des ONG internationales contre la torture, et je suis très heureux de saluer Bhogendra Sharma, président de l’IRCT , et Mark Thomson, secrétaire général de l’APT , qui sont parmi nous aujourd’hui) - en vue de la promotion d’instruments internationaux contraignants dans le domaine de la lutte contre la torture et la peine de mort. Démarches afin que ces instruments soient soutenus et ratifiés, notamment par les Etats les plus puissants de la planète, et que s’appliquent aussi des politiques d’asile et de protection des défenseurs des droits de l’Homme cohérentes avec ces engagements.

-  Il est urgent, enfin, de renforcer nos efforts de formation aux droits de l’Homme, tels que le Cycle biennal de formation de formateurs africains qu’organise la FIACAT (et je salue, dans ce cadre, Jean-Didier Boukongou, de l’Université catholique d’Afrique centrale, et Laurent Gédéon, de l’Institut des droits de l’Homme de Lyon, nos partenaires dans cette initiative), afin de promouvoir une réelle culture du respect de la dignité humaine qui puisse aboutir à la véritable élimination de la torture.

En conclusion, chers amis, nous sommes là ce soir, tous animés par une même vision, chacun venu avec sa propre histoire, son propre bagage, sa propre vision, ses espoirs, son flambeau.

Au cœur de nos pensées, se trouvent, bien sûr, les situations douloureuses, destructrices que vivent tant de victimes de par le monde. Mais faites briller vos flambeaux aujourd’hui. Célébrons l’action que nous menons, partageons nos rêves, les flammes qui nous animent.

Ce soir, nous repartirons dans la nuit. Mais l’obscurité ne sera plus tout à fait comme avant : nous aurons vu briller tous ces flambeaux, constatant que nous ne sommes pas si seuls dans le combat, et plus conscients du fait que cette lumière peut devenir contagieuse.

Relevons ensemble, avec joie et confiance, les nouveaux défis qui nous attendent.

Je vous remercie.


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