Besoin de sécurité et volonté de puissance (Hubert Hausemer)

novembre 2007


Besoin de sécurité et volonté de puissance

 

SEMINAIRE INTERNATIONAL DE LA FIACAT:

L'INTERDIT DE LA TORTURE: UN PRINCIPE EN PERIL

 

Lungern (Suisse) - 30 avril - 2 mai 2007

L'interdit de la torture : un principe en péril

 

30 avril 2007

 

Pourquoi ce principe est-il en péril : peur - sécurité - lutte contre le terrorisme

 



 

Besoin de sécurité et volonté de puissance

 

« Le caractère premier de la vie est son extraordinaire fragilité. Dans le monde végétal et animal, la mort rapide de l'individu est bien plus probable que sa survie, en raison des menaces extérieures constantes et de ses accidents intérieurs liés à la complexité des organismes vivants. La vie compense sa fragilité par une prodigalité extrême : si les individus sont soumis à une mort certaine, accidentelle ou naturelle, les espèces reçoivent la durée - sinon l'éternité - en partage. L'apparition de l'homme et de la conscience modifie radicalement cette situation. En tant qu'espèce animale, l'humanité continue à obéir à la loi de la vie qui veut que la fragilité des individus soit compensée par le nombre et la permanence de l'espèce. Mais les individus prennent conscience de leur fragilité, sans que la pérennité de l'espèce soit une consolation efficace. D'ou un premier problème, dont la 'solution' ne peut être que d'ordre religieux. C'est pourquoi la religion est une constante humaine, non pas au sens d'un instinct, mais comme réponse à une interrogation inévitable. L'inconfort de l'individu ne se limite pas à la conscience de sa mortalité. Celle-ci peut être sinon niée, du moins ignorée. La santé morale combine la certitude de la mort comme une certitude intellectuelle abstraite, et un comportement quotidien d'où cette certitude est entièrement absente. L'homme sain vit et agit comme s'il devait vivre éternellement, même s'il sait qu'il mourra un jour : il le sait, sans le vivre. Il ne peut, par contre, ignorer les incertitudes et les menaces qui l'agressent quotidiennement. Dès la naissance il est plongé dans une déréliction radicale, qui le condamne irrémédiablement, si une aide extérieure ne lui est pas apportée. En raison de la prématurité de l'homme et du long apprentissage qu'elle détermine, cette déréliction se prolonge tout au long de l'enfance et de l'adolescence. Elle ne disparaît pas avec la maturité, qui doit affronter toutes les incertitudes de la vie avec des moyens eux-mêmes incertains. Quant à la vieillesse, l'approche de la mort fait que de sue elle devient sentie. En un mot, l'expérience humaine première, à la fois dans le temps et par l'importance, est l'insécurité. Si l'individu ne trouvait pas un moyen efficace de la corriger, il serait plongé dans une angoisse insupportable.

 

Chaque individu, du fait de l'insécurité liée à la conscience de sa fragilité, doit donc affronter un problème. Ce problème peut recevoir plusieurs solutions, dont la puissance. Quiconque détient une fraction même infime de puissance réduit d'autant son insécurité. La réduction n'est pas seulement morale, elle peut être très concrète. Un nourrisson qui, par ses hurlements, a réussi à réduire son entourage en esclavage, se trouve dans une position de force. Sur le court terme au moins, il est dans une position plus sûre. On pourrait signaler d'innombrables situations réelles, à tous les âges et dans tous les domaines, où la détention de la puissance confère des avantages immédiats. Les avantages sont aussi et surtout moraux, en ce que le sentiment de la puissance fait reculer le sentiment de l'insécurité. En imposant sa volonté à la nature et aux autres, l'individu prend conscience de ses moyens et s'avise que son impuissance originelle n'était que relative. La volonté de puissance ne s'applique pas seulement aux autres, elle apparaît dans toutes les oeuvres - même modestes de l'artisan - par lesquelles l'homme imprime sa marque à la matière.

 

On peut tirer certaines conséquences de cette analyse. La plus importante tient à la nature compensatoire de la puissance. C'est pour vaincre l'insécurité qu'une stratégie de puissance est développée. Il suit que plus l'insécurité est grande - ou grandement ressentie par le sujet, ce qui revient au même - plus la puissance nécessaire pour l'abolir doit être grande. A la limite, une insécurité extrême exige la toute-puissance. De fait, la pathologie présente des cas où le malade voudrait être Dieu ou se prend même pour Dieu. On peut poser que la volonté de puissance est d'autant plus grande que le sujet est plus fragile (...).

 

Une deuxième conséquence est plus subtile. Pour que la puissance puisse conférer le sentiment de l'insécurité surmontée, il faut qu'elle résulte d'un effort. La puissance ne peut pas être un état, elle doit naître de la rencontre d'une résistance et de la satisfaction retirée à la vaincre. On n'est jamais puissant tout seul, on l'est toujours contre. La volonté de puissance trouve son accomplissement non dans l'occupation d'une position de puissance, mais dans le combat pour l'occuper et la garder. C'est pourquoi la volonté de puissance se satisfait le mieux dans les domaines où la victoire n'est jamais définitive, où la résistance est la plus grande. Il en est ainsi dans la technique, dans l'art, dans la science, dans tous les domaines où l'individu ne réussit jamais à éliminer la résistance de l'objet - la nature, l'énergie, les formes, le savoir rationnel... - sur lequel s'exerce son activité (...).

 

Plus difficile est la position des puissants qui veulent s'imposer à d'autres hommes. Nous verrons dans un instant que la volonté de dépendance est aussi réelle que la volonté de puissance. Les puissants ont donc de fortes chances de rencontrer des dépendants, qui ne leur opposeront qu'une résistance faible ou nulle. Acculé à cette situation insupportable, le puissant ne dispose que d'une solution : le sadisme. Le sadisme consiste moins dans le plaisir ressenti à faire souffrir autrui que dans la volonté de susciter une résistance à vaincre. Ou, mieux, le plaisir résulte de l'attente de la résistance et de l'occasion de la vaincre. Que la résistance soit essentielle au sadisme se constate dans le fait qu'il ne s'exerce jamais sur la matière inerte. Il s'exercera sur des animaux et des humains, qui peuvent se révolter et donner au sadique l'occasion de se sentir le plus fort. La puissance absolue, à quelque niveau de groupement qu'elle se rencontre, tourne toujours mal. Tant que le puissant lutte pour occuper la position  qu'il vise, il use de moyens en quelque sorte normaux, si violents et sanguinaires soient-ils. Une fois parvenu à sa position, si plus rien ne la menace, il est contraint au sadisme. Il use de moyens qui ne sont plus au service d'un combat rationnel, ils servent dans un combat imaginaire où les gémissements du coeur et de la chair l'assurent de sa toute-puissance. C'est en ce sens que le pouvoir absolu rend fou. »

 

Extraits de Jean Baechler, Le pouvoir pur, p.173 - 177, Calmann-Lévy, Paris 1978

 

 


Réflexions de Hubert Hausemer faites le 30 avril en fin d'après-midi à propos de ce texte.

 

Comme mon texte est long, mon discours sera bref. Ce texte est d'un politologue français, Jean Baechler, qui était professeur de Sciences Politiques à Paris et qui maintenant est à la retraite comme moi. C'est le seul point commun qu'on a.

 

Dans ce texte il cherche à montrer quelle est, dans la condition humaine générale, la base du phénomène du pouvoir. Sa réponse est nette et claire. Il dit : l'homme est un être extrêmement fragile et vulnérable et qui pour survivre - et j'ajouterais pour ma part : pour avoir une vie à peu près satisfaisante, une vie à peu près décente ou digne - a besoin de se protéger, a besoin de sécurité.

 

Ce matin, nous avons déjà beaucoup mis en question ce besoin de sécurité. Il doit en effet être mis en question. Mais avant de le mettre en question il faut aussi voir son bien fondé. Jean Baechler nous le dit : tout au long de l'enfance, de l'adolescence, de la maturité et de la vieillesse, pour toutes sortes de raisons, cette fragilité est toujours présente et, pour pouvoir vivre décemment, l'homme a besoin de se protéger. Et un des moyens de se protéger, ce n'est pas le seul, c'est la puissance. Il le dit lui-même ce problème peut recevoir plusieurs solutions et parmi celles-là la puissance.

 

Une autre solution n'est qu'esquissée, comme le texte est déjà long je ne voulais pas en rajouter, c'est au contraire la volonté de dépendance. On peut aussi se protéger en se mettant sous la dépendance d'un autre. Et il y a d'autres solutions encore.

 

Maintenant, dernier point, cette solution de la puissance, du pouvoir, pour être vraiment efficace, selon Baechler, a besoin de se construire au terme d'un effort. Il dit, et c'est peut être discutable : il n'y a pas d'état de puissance, il y a un effort vers la puissance, pour la conquérir, pour la garder la maintenir ou l'augmenter. Voilà pourquoi il y a besoin d'une sorte de résistance. Et c'est là où les choses peuvent aller mal, parce que la résistance peut conduire à détruire ce qui résiste, d'un côté. Et il y a le problème particulier - où un lien peut être fait avec la torture : qu'en est-il lorsque le puissant tombe sur des gens qui cherchent la non puissance, la dépendance, et donc qui n'offrent pas de résistance ? A ce moment là il y a comme une sorte de frustration de la part du puissant, il ne peut plus faire cet effort, il ne peut plus vaincre une résistance. A ce moment là il y a la solution du sadisme. Au terme du texte il y cette fameuse phrase qui je crois n'est pas de lui : « C'est en ce sens que le pouvoir absolu rend fou ».

 

Voilà en quelques mots ce qu'il y a à mon avis dans ce texte et qui peut éventuellement nous faire réfléchir, et nous faire aller de l'avant, mais qui, comme tous les textes, est aussi discutable.

 

Mais, si vous le permettez, j'aimerais ajouter encore un élément en réaction à ce texte. Le pouvoir et la dépendance ne sont pas les seules solutions au problème de la sécurité. Il y en a d'autres et il y en a une en particulier qui s'appelle la reconnaissance, la reconnaissance d'autrui. Parce qu'il me semble qu'en dehors de toute sécurité matérielle, ou structurelle, communautaire, sociale, politique, tout être humain a besoin d'être reconnu par ses pairs.

 

Le pouvoir, que ce soit le pouvoir qui a besoin de s'opposer à, de vaincre des obstacles ou le pouvoir qui détruit, peut mener à toutes les dérives. Mais il me semble que la reconnaissance qu'on donne et qu'on trouve - n'empêche pas bien sûr le besoin de sécurité, n'empêche pas non plus le pouvoir pour structurer une communauté politique - n'a pas besoin d'aller jusqu'à ces dérives là. Il y a un autre mot à mon avis pour le terme de reconnaissance, reconnaître l'autre en tant qu'être humain, en tant que personne, en tant que ce qu'il est. Et c'est un des termes de la trilogie républicaine française. Les Français ont un peu de mal à s'expliquer là-dessus, « la fraternité ». La fraternité n'est pas la solidarité. La fraternité est d'abord, selon mon interprétation que je me permets de donner, la reconnaissance mutuelle des uns et des autres.

 

 

Hubert Hausemer

Président de la commission Justice et Paix du Luxembourg

 




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